ARTICLE
La
formation de la bile est due à un ensemble de mécanismes dont
la complexité paraît en grande partie liée à
la nécessité d'assurer une élimination du cholestérol
ou d'autres produits peu hydrosolubles et de permettre la sécrétion
de détergents que sont les sels biliaires, dans des conditions compatibles
avec l'intégrité de l'appareil sécrétoire.
Structure de l'appareil
sécrétoire
Les hépatocytes sont des cellules d'allure cubique dont 4 faces
sont parcourues par deux jonctions serrées distantes de 1 m environ.
Par ces jonctions les hépatocytes sont liés aux hépatocytes
voisins, les deux faces libres étant en rapport avec l'espace sinusoïdal.
Entre les jonctions serrées, la membrane plasmique invaginée
est riche en microvillosités et forme la membrane canaliculaire
limitant avec celle de l'hépatocyte voisin le canalicule biliaire.
Les canalicules biliaires sont entourés par des filaments d'actine
qui maintiennent la structure microvillositaire. La présence de
myosine a été également détectée autour
des canalicules qui peuvent spontanément se contracter in vivo
[1]. Le rôle de la contractilité canaliculaire dans la sécrétion
biliaire est inconnu mais la phalloïdine ou la cytochalasine B qui
désorganisent l'actine péricanaliculaire entraînent
une cholestase [2].
Le réseau canaliculaire est en connexion avec les canaux biliaires
intrahépatiques puis extrahépatiques constitués par
des cellules épithéliales. Dans certaines espèces
et notamment chez l'homme la présence d'une vésicule biliaire
permet le stockage et la concentration des sels biliaires en dehors de
la période prandiale.
Formation de la bile canaliculaire
L'étude directe de la composition de la bile canaliculaire n'est
pas encore possible bien que la sécrétion d'eau et sa stimulation
par les sels biliaires aient été mis en évidence
sur des doublets d'hépatocytes [3].
Sécrétion d'eau
Le débit d'eau dans les canalicules peut être estimé
par la clairance de solutés inertes comme le mannitol et l'érythritol
qui diffusent passivement dans les hépatocytes et les espaces canaliculaires
mais en première approximation ne traversent pas les parois des
canaux biliaires [4].
Il apparaît que le déterminant essentiel du débit
d'eau canaliculaire est représenté par la sécrétion
de sels biliaires. La cholérèse et la clairance de l'érythritol
augmentent linéairement avec le débit des sels biliaires
quand celui-ci reste dans les limites physiologiques. L'effet cholérétique
des sels biliaires varie en fonction de leur degré de polarité.
L'extrapolation de la droite de régression clairance de l'érythritol/débit
des sels biliaires suggère en outre l'existence d'un débit
d'eau canaliculaire indépendant du débit des sels biliaires.
L'hypothèse initialement proposée a été que
cette fraction, compte tenu de sa sensibilité à l'ouabaïne
était due à une sécrétion de sodium induite
par une Na+K+ATPase [5]. Cependant, la Na+K+ATPase
hépatocytaire paraît présente seulement sur la membrane
basolatérale [6] et donc ne paraît pas jouer de rôle
direct. Il est maintenant généralement admis que la fraction
du débit canaliculaire indépendante des sels biliaires est
secondaire à la sécrétion de glutathion [7]
surtout, et peut-être aussi d'anions inorganiques (Cl-,
HCO-3 [8] (figure
1). L'importance de la fraction indépendante des sels biliaires
varie selon les espèces. Élevée chez le cobaye et
le lapin, elle est relativement faible chez l'homme et chez le chien.
Plusieurs substances peuvent augmenter la sécrétion d'eau
indépendante des sels biliaires. En dehors de celles qui passent
dans la bile à concentration suffisante pour avoir un effet osmotique,
on peut citer l'AMP cyclique, le phénobarbital, les prostaglandines.
Inversement, la stimulation de la protéine kinase C par le phorbol
esters diminue la sécrétion d'eau dépendante ou indépendante
des sels biliaires [9].
L'élévation du calcium cytosolique à partir des compartiments
de stockage intracellulaires ou par augmentation de la perméabilité
cellulaire a un effet cholestatique, ce qui pourrait jouer un rôle
encore mal établi dans la cholestase induite par les sels biliaires
toxiques [10]. Il apparaît donc que la sécrétion d'eau
canaliculaire est secondaire à la sécrétion de substances
osmotiquement actives qui fait intervenir, comme on va le voir plus loin,
deux sources d'énergie : la différence de potentiel transcellulaire
et l'hydrolyse de l'ATP, ce qui explique la dépendance entre cholérèse
et énergie cellulaire.
Sécrétion des électrolytes inorganiques
* Sodium
Sur foie de rat isolé et perfusé où les canaux
biliaires influencent peu la sécrétion canaliculaire, il
apparaît que le sodium biliaire est en équilibre avec le
sodium du perfusat et non avec le sodium hépatocytaire [11].
L'hypothèse la plus probable est que la sécrétion
de Na+ se fait de manière passive par les jonctions serrées
qui limitent les canalicules, de façon à équilibrer
la sécrétion active d'anions par les hépatocytes.
Dans la bile du rat, dont la composition est sans doute voisine de celle
des canalicules, la concentration de sodium est voisine de celle du plasma.
Elle peut être un peu plus élevée à forte concentration
de sels biliaires à cause de la diminution d'activité ionique
induite par les micelles.
* Potassium
Le potassium biliaire est également en équilibre avec
celui du plasma. Un mécanisme de diffusion analogue à celui
du sodium est probable.
* Calcium
Il existe dans la bile sous deux formes : calcium ionisé qui
est dans la bile de rat à une concentration (1 à 1,10 mEq/l)
très légèrement inférieure à celle
du plasma, et calcium lié aux sels biliaires dont la concentration
dépend de la concentration des sels biliaires. Il en résulte
que le débit biliaire de calcium total dépend du débit
de sels biliaires [12].
Ces résultats sont compatibles avec l'hypothèse suivante
[13, 14] : une diffusion passive du calcium par les jonctions serrées
assure un équilibre entre calcium ionisé du plasma et de
la bile. La quantité de calcium qui diffusera ainsi va dépendre
évidemment du débit biliaire (maintien d'une concentration
constante de calcium ionisé) mais aussi de la concentration des
sels biliaires. En effet, la diffusion devra assurer le passage d'une
quantité suffisante de calcium afin que, dans la bile canaliculaire,
il y ait assez de calcium fixé aux sels biliaires (Ca SB) pour
que l'équilibre [Ca SB]/[Ca ionisé] soit compatible avec
une concentration de calcium ionisé correspondant à celle
du plasma.
* Chlore
Une partie au moins du chlore biliaire est d'origine hépatocytaire,
ce qui est expliqué par l'existence de canaux perméables
au chlore dans la membrane canaliculaire [14]. L'existence d'une perméabilité
des jonctions serrées au chlore pourrait permettre son passage
par voie paracellulaire.
* Bicarbonates
La formation intrahépatocytaire de bicarbonates résulte
vraisemblablement de la décomposition d'acide carbonique suivant
la réaction H2CO3 => HCO-3
+ H+. Elle s'ajoute au HCO-3 d'origine
plasmatique. La sécrétion canaliculaire de l'ion bicarbonate
suppose l'élimination de protons soit par échange Na+H+
au niveau de la membrane basolatérale, soit par d'autres mécanismes.
Elle est permise par un échangeur Cl- HCO-3
de la membrane canaliculaire [15].
Sécrétion des
sels biliaires
* Origine des sels biliaires
Les sels biliaires sont synthétisés dans les hépatocytes
à partir du cholestérol sous forme de sels biliaires primaires
qui sont chez l'homme l'acide cholique (3 alpha 7 alpha 12 alpha trihydroxycholanique)
et l'acide chénodésoxycholique (3 alpha 7 alpha dihydroxycholanique).
Après conjugaison à la taurine ou à la glycine, ils
sont sécrétés dans la bile puis passent dans la lumière
intestinale d'où ils sont efficacement absorbés par diffusion
et surtout par un mécanisme actif dans l'iléon, ce qui réalise
une circulation entérohépatique. Lors de leur passage intestinal,
des sels biliaires sont en partie transformés. 20 % des sels biliaires
sont déconjugués et 15 % environ subissent une déshydroxylation
en 7 alpha ce qui, chez l'homme, transforme l'acide cholique en acide
désoxycholique (3 alpha 12 alpha dihydroxycholanique) et l'acide
chénodésoxycholique en acide lithocholique (3 alpha hydroxycholanique)
(figure 2). D'autres réactions
sont possibles mais quantitativement peu importantes. La circulation entérohépatique
est très efficace. Le pool des sels biliaires (3 à 5 g)
la subit 4 à 8 fois par 24 heures avec une perte fécale
de l'ordre de 450 à 600 mg par jour équivalente à
la quantité synthétisée [15] (pour une revue générale,
voir [16]).
La régulation de la synthèse des sels biliaires se fait
par des modifications d'activité de la 7 alpha hydroxylase qui
assure la transformation du cholestérol en 7 alpha hydroxycholestérol
ce qui constitue la première étape de l'oxydation du cholestérol
en sels biliaires. Les étapes suivantes qui sont, dans l'ordre,
l'hydroxylation du cycle phénanthrénique en 3 alpha ou 3
alpha 12 alpha, puis la coupure de la chaîne latérale (C27
=> C24) ne sont pas, à l'état normal,
limitantes pour la vitesse de synthèse des sels biliaires. L'activité
de la 7 alpha hydroxylase dépend essentiellement de l'état
de la circulation entérohépatique et donc des pertes fécales
des sels biliaires. En cas de déficit d'absorption iléale
des sels biliaires, les pertes fécales sont augmentées et
la synthèse des sels biliaires est stimulée pouvant atteindre
2 à 3 fois le niveau basal [17]. Pour des pertes n'excédant
pas 1 à 1,5 g/jour, le débit biliaire normal des sels biliaires
peut donc être maintenu. Pour des pertes plus importantes, le pool
des sels biliaires diminue jusqu'à ce que la fuite de sels biliaires
(qui est évidemment proportionnelle au pool des sels biliaires)
devienne égale à la quantité synthétisée.
Cependant, dans ces conditions, la diminution du pool des sels biliaires
entraîne une diminution de la sécrétion de sels biliaires.
En dehors de l'action du cycle entérohépatique, l'activité
de la 7 alpha hydroxylase peut être stimulée par certaines
hormones (thyroxine) et sans doute l'apport calorique et une augmentation
de synthèse du cholestérol puisque le cholestérol
nouvellement synthétisé est préférentiellement
utilisé par l'enzyme. Dans ce cas, le pool des sels biliaires généralement
augmente jusqu'à ce que les pertes fécales de sels biliaires
compensent leur synthèse hépatique.
Le processus de synthèse des sels biliaires peut être modifié
en cas de cholestase. La principale de ces modifications paraît
liée à l'existence d'une coupure initiale de la chaîne
latérale du cholestérol avec formation d'une fonction acide
en C24. Cela conduit à la formation de sels biliaires
monohydroxylés (que le 3ß OH du cholestérol soit inchangé
ou transformé en 3 alpha), ce qui peut aggraver les lésions
hépatiques à cause de la toxicité membranaire de
ces sels biliaires.
* Transport hépatocytaire des sels biliaires
Il résulte de la circulation entérohépatique que
le transport hépatocytaire des sels biliaires vers la bile comporte
3 étapes : (1) captation hépatocytaire à partir du
sang portal d'un mélange de sels biliaires primaires et secondaires
conjugués ou libres ; (2) traversée des hépatocytes
; (3) sécrétion canaliculaire.
Pour la captation, deux mécanismes sont en cause, une simple diffusion
et une captation faisant intervenir des protéines vectrices. La
diffusion passive concerne les sels biliaires peu polaires donc plutôt
les sels biliaires non conjugués et peu hydroxylés. Proportionnelle
à la concentration sérique des sels biliaires, elle joue
un rôle négligeable pour les concentrations sériques
normales.
Le rôle de protéines de transport a été démontré
initialement par l'existence d'une captation saturable, dépendante
du gradient de sodium transmembranaire et plus efficace pour les sels
biliaires polaires [18]. Plusieurs transporteurs potentiels ont été
décrits : deux protéines de 48 [19] et 49 kDa [20] ont une
grande capacité de fixation des sels biliaires. L'une est identique
à l'époxyde hydrolase microsomiale [21]. La protéine
dont le rôle est le mieux établi est une glycoprotéine
de 51 kDa (Ntep ou Na/taurocholate cotransporting polypeptide)
[22]. Après transfection de cette protéine sur cellules
ovariennes de hamster, ces cellules peuvent capter des sels biliaires
[23]. Enfin cette protéine est régulièrement répartie
sur la membrane basolatérale de l'ensemble des hépatocytes
[21, 23].
Après captation hépatocytaire, la fraction non conjuguée
des sels biliaires est conjuguée dans les hépatocytes. La
fonction acide en C24 de l'acide désoxycholique est
conjuguée comme dans le cas des sels biliaires primaires à
la glycine ou la taurine. L'acide lithocholique subit en addition une
sulfoconjugaison sur la fonction 3 alpha OH (voir [15]). Les mécanismes
responsables du transport des sels biliaires de la membrane basolatérale
vers la membrane canaliculaire sont encore très mal connus. L'hypothèse
d'un transport par des vésicules intracellulaires via l'appareil
de Golgi [22, 24] ne paraît pas expliquer l'essentiel du transfert
puisque les altérations de l'appareil de Golgi [23, 25] ou, dans
certains cas, les inhibiteurs du transport vésiculaire [26] ne
diminuent pas la sécrétion des sels biliaires. L'hypothèse
la plus vraisemblable est celle d'une diffusion suivant le gradient de
potentiel entre les membranes basolatérales et canaliculaires des
hépatocytes [27]. Le mécanisme de diffusion est permis par
la fixation des sels biliaires à des protéines du cytosol
[28]. La plus importante de ces protéines est une 3 alpha hydroxystéroïde
déshydrogénase (protéine Y'). La glutathionyl S transférase
et les protéines transporteuses d'acide gras jouent également
un rôle. Le transport canaliculaire des sels biliaires est ATP dépendant
et fait intervenir une protéine spécifique de 100 à
110 kDa [29]. Une possibilité de transport par une protéine
de 100 kDa sous l'influence du potentiel de membrane a été
également décrite [30]. On ignore s'il s'agit de protéines
différentes ou si la même protéine peut utiliser à
la fois l'énergie fournie par l'ATP et par la différence
de potentiel membranaire pour le transport actif des sels biliaires (voir
[31]).
Sécrétion des
anions organiques autres que les sels biliaires
Sur le plan physiologique, le plus important de ces anions est la bilirubine
qui se trouve dans la bile hépatique à une concentration
très supérieure à celle du plasma. Quatre-vingt-dix
pour cent de la bilirubine provient du catabolisme de l'hémoglobine
dans le système réticulo-endothélial, 10 % environ
de la dégradation des cytochromes en particulier d'origine hépatocytaire.La
bilirubine formée est très peu soluble dans l'eau malgré
ses deux fonctions COO- parce que ses fonctions sont protonées
par les fonctions NH des noyaux pyrazolés. D'autres anions que
la bilirubine en particulier la bromosulphonéphtaléine empruntent
les mêmes systèmes membranaires que la bilirubine comme le
montre leur capacité à inhiber compétitivement la
sécrétion biliaire de la bilirubine, ce qui a contribué
à une meilleure connaissance des mécanismes en cause.
La captation hépatocytaire de ces anions est saturable ce qui suggère
l'existence d'un ou plusieurs transporteurs. Plusieurs protéines
semblent pouvoir intervenir. La bilitranslocase (37 kDa) a été
isolée à partir d'extraits membranaires et le transport
électrogénique de BSP est inhibé par des anticorps
spécifiques de cette protéine [32]. L'affinité pour
la bilirubine et la BSP a permis la purification d'une autre protéine
de 55 kDa, la BBBP (BSP bilirubin binding protein) qui paraît
impliquée dans le transport électroneutre de la bilirubine
[33]. Plus récemment, une nouvelle protéine glycosylée
de 74 kDa a été isolée. Elle est responsable chez
le rat d'une captation chlore dépendante de la BSP mais n'a pas
été retrouvée chez l'homme [34, 35].
Après captation hépatocytaire, la bilirubine est fixée
sur des protéines cytoplasmiques, les protéines Y et Z,
qui représentent 2 % des protéines totales de la cellule
et est ensuite conjuguée par la glycuronyl transférase du
réticulum endoplasmique, ce qui conduit à la formation de
dérivés mono ou diglycuroconjugués dont la proportion
est variable selon les espèces. Les xénobiotiques peuvent
être également conjugués à l'acide glycuronique
mais aussi à des acides aminés, des ions sulfates ou du
glutathion ce qui augmente leur polarité et permet leur sécrétion
biliaire. 1 % environ de la bilirubine passe dans la bile sous forme non
conjuguée par un mécanisme inconnu. Cette fraction est sans
doute solubilisée dans la bile par les micelles de sels biliaires
[36].
Le système canaliculaire assurant la sécrétion des
anions organiques polaires est maintenant mieux connu. On a montré
que le transport de la BSP conjuguée au glutathion, ou des glycuronides
de bilirubine est ATP dépendant, saturable, avec inhibition compétitive
entre les différents anions. Il est possible que certains sels
biliaires puissent être des substrats. Un transporteur analogue
existe dans les globules rouges ce qui doit aider à la caractérisation
de la molécule. Deux protéines différentes pourraient
jouer un rôle : l'une constituée de deux sous-unités
de 80 et 62 kDa [37], l'autre constituée par une ATPase de 37 kDA
[38]. Des rats mutants (Wistar TR- et Sprague Dawley FHBR)
paraissent dépourvus du mécanisme de transport canaliculaire
ATP dépendant des anions organiques malgré une captation
hépatocytaire normale [39]. Chez ces mutants, la sécrétion
biliaire de sels biliaires n'est pas affectée ce qui montre que
le transport des sels biliaires peut être entièrement assuré
par leur transporteur spécifique. Curieusement, ces rats mutants
ont une très faible sécrétion biliaire de glutathion
(ce qui correspond à une diminution importante de la sécrétion
d'eau indépendante des sels biliaires) alors que le transport du
glutathion sous forme monomère se fait par un transporteur différent
et dépend du potentiel membranaire. Il est possible que la rétention
des anions organiques chez les rats mutants affecte la translocation du
glutathion [40].
Dans le système de transport des anions organiques, les protéines
responsables de la résistance aux médicaments pourraient
éventuellement jouer un rôle. Il s'agit de phosphoglycoprotéines
(Pgp) de 170 kDa environ, ATP dépendantes localisées à
la membrane canaliculaire. Celles qui son codées par les gènes
mdr1 et mdr3 chez la souris (MDR1 chez l'homme) interviennent dans l'élimination
de nombreuses drogues qui ont un poids moléculaire inférieur
à 1 kDa et sont plutôt des cations hydrophobes en particulier
des drogues anticancéreuses et certains peptides [41]. Cependant,
les anions organiques glutathio ou glycuroconjugués ne paraissent
pas interagir avec ces protéines. Les sels biliaires peuvent inhiber
ce type de transport bien qu'ils ne soient pas des substrats de ce système
[31].
Sécrétion des
protéines
On trouve dans la bile 1 à 5 g par litre de protéines.
La plupart sont des protéines plasmatiques qui sont présentes
dans la bile à des concentrations très inférieures
à leur concentration plasmatique. Leur passage à partir
du plasma paraît se faire par diffusion. Bien que plusieurs de ces
protéines soient synthétisées par les hépatocytes,
les études cinétiques montrent que leur passage biliaire
ne se produit qu'après leur sécrétion dans le plasma
[42]. Pour certaines protéines, l'exemple de la peroxydase de raifort
montre qu'un passage transcellulaire par l'intermédiaire de vésicules
acides est également possible [43].
L'immunoglobuline A (IgA) plasmatique est sécrétée
dans la bile par un mécanisme particulier [44]. L'IgA est fixée
par un récepteur membranaire de l'hépatocyte, la pièce
sécrétoire, et transportée par des vésicules
d'endocytose. Alors que, généralement, les molécules
endocytées sont détachées de leur récepteur
au cours du transfert intracellulaire, l'IgA et la pièce sécrétoire
restent associées jusqu'à leur sécrétion canaliculaire
sans interaction avec l'appareil de Golgi.
Récemment, on a souligné l'importance de certaines protéines
comme agents de promotion ou de prévention de la formation de calculs
biliaires cholestéroliques ou riches en sels de calcium. Il peut
s'agir de protéines sériques (Apo A1) ou de protéines
à destinée essentiellement biliaire [45-47]. Une protéine
anionique fortement associée aux lipides (APF) paraît avoir
une sécrétion dépendante des sels biliaires. Elle
inhibe particulièrement la formation de cristaux de carbonate de
calcium [48].
Sécrétion biliaire des lécithines
et du cholestérol
Dans les conditions physiologiques, la concentration en lécithines
de la bile hépatique est d'environ 5 mM/l contre 1 mM/l pour le
cholestérol. Dans la bile cholédocienne normale, ces lipides
sont pour l'essentiel associés aux sels biliaires sous forme de
micelles mixtes. Dans des conditions de débit faible des sels biliaires,
on trouve également des vésicules de lécithines et
cholestérol ayant la structure de liposomes (figure
3). Il est bien établi que la sécrétion des lipides
dépend de la sécrétion des sels biliaires tendant
cependant vers un plateau pour les débits élevés
des sels biliaires [49, 50].
* Localisation intracellulaire des lipides à
destinée biliaire
Une première possibilité est que sels biliaires et complexes
lécithines-cholestérol sont associés dans un compartiment
intracellulaire et que l'ensemble est transporté par voie vésiculaire
jusqu'à la membrane caniculaire. Cette hypothèse paraît
contredite par plusieurs arguments (pour une discussion, voir [51]).
Il paraît beaucoup plus probable que l'entraînement des lipides
par les sels biliaires se fasse dans la bile canaliculaire à partir
de constituants de la membrane canaliculaire. Un argument en faveur de
ce mécanisme est que la diminution de la concentration des sels
biliaires obtenue par stimulation de la sécrétion d'eau
indépendante des sels biliaires diminue le débit des lécithines
et du cholestérol [52]. Ceci implique que c'est la concentration
intracanaliculaire des sels biliaires qui détermine l'interaction
sels biliaires lécithines.
Il apparaît donc qu'une concentration des sels biliaires voisine
de leur concentration micellaire critique dans la bile canaliculaire est
une condition nécessaire à la sécrétion de
lécithine. Ce n'est pas une condition suffisante. On a d'abord
montré qu'un certain nombre d'anions organiques comme la dibromosulfophtaléine,
l'ampicilline et d'autres diminuent la sécrétion de lécithines
et non celle de sels biliaires. L'effet inhibiteur est indépendant
de leur action éventuelle sur le transport vésiculaire intrahépatocytaire
[53-55]. Il a été montré qu'il dépend de la
concentration biliaire de ces anions organiques et donc vraisemblablement
résulte d'une interaction avec les micelles de sels biliaires.
Une interaction avec les protéines canaliculaires est également
possible. Plus récemment, en effet, on a observé que l'entraînement
des lécithines par les sels biliaires est conditionné par
la présence d'une protéine canaliculaire qui fait partie
de la famille des protéines impliquées dans la multirésistance
aux médicaments (multidrug resistance). Au contraire des
protéines produites par les gènes mdr1 et mdr3
(MDR1 chez l'homme), la protéine mdr2 ne
paraît pas intervenir dans le même mécanisme de résistance.
Chez la souris génétiquement modifiée de façon
à être dépourvue du gène mdr2, la
sécrétion biliaire de lécithines est abolie malgré
une sécrétion normale de sels biliaires [56]. Une
hypothèse de travail est que la protéine mdr2
permet le transfert de lécithines vers la face externe de la membrane
canaliculaire [57].
Il est intéressant de noter que les animaux sans sécrétion
de lécithines biliaires développent des lésions hépatiques
avec prolifération des canaux biliaires et inflammation portale
[56]. Il a été suggéré que la présence
des lécithines atténue l'effet détergent des sels
biliaires et donc diminue leur toxicité pour les ductules biliaires
[58].
* Forme moléculaire d'entrée des lipides
dans la bile
L'étape initiale paraît être le passage de vésicules
de 50 à 70 nm de diamètre associant lécithines et
cholestérol. La formation de micelles est secondaire et peut concerner
ou non la totalité de ces vésicules en fonction du rapport
molaire sels biliaires/lécithines/cholestérol [59-62] (figure
4). La stabilité des vésicules est moins grande que
celle des micelles ce qui peut conduire à la cristallisation du
cholestérol à partir de vésicules sursaturées
quand la solubilisation micellaire n'est pas complète [63]. Ce
schéma suppose que la sécrétion du cholestérol
dépend de la sécrétion des lécithines. Cependant,
chez les souris mdr2 (-) une très faible sécrétion
de cholestérol persiste en l'absence de lécithines.
* Régulation quantitative
Il apparaît que la concentration biliaire des lécithines
dans une espèce donnée est dépendante essentiellement
de la concentration des sels biliaires. La situation est différente
pour le cholestérol biliaire qui peut être augmenté
en fonction des conditions nutritionnelles ou, chez l'homme, en cas de
lithiase biliaire, obésité, traitement par les oestroprogestatifs
[60]. Il est établi que le cholestérol destiné à
la bile ne provient pas d'un pool intracellulaire particulier de cholestérol
[63, 64]. En particulier, il ne dépend pas préférentiellement
du cholestérol nouvellement synthétisé. Il est raisonnable
de penser qu'il varie avec l'apport de cholestérol à l'hépatocyte
en fonction de la réponse des deux autres voies d'élimination
du cholestérol hors de l'hépatocyte que sont la synthèse
de VLDL et l'oxydation en sels biliaires.
Rôle des canaux biliaires
Dans de nombreuses espèces, l'injection de sécrétine
entraîne une sécrétion importante d'eau et de bicarbonates
par les cellules canalaires. Le mécanisme d'action de l'hormone
est vraisemblablement le même que celui qui a été
décrit pour les cellules canalaires pancréatiques [65]
: sécrétion d'AMP cyclique avec, au pôle apical des
cellules canalaires, ouverture de canaux chlore couplés à
un échange chlore bicarbonates. Cela n'est cependant pas établi
pour les cellules biliaires. La production d'ion bicarbonate résulte
de la dissociation de l'acide carbonique selon le schéma : CO2
+ H2O => H2CO3 => HCO-3
+ H+. L'élimination des ions H+ serait assurée
par une H+ATPase membranaire dont l'activité est augmentée
par la sécrétine [66]. Dans ce schéma, la sécrétion
de bicarbonates entraîne une sécrétion paracellulaire
de sodium (figure 5). En revanche,
il ne semble pas exister à ce niveau de passage de calcium puisque
la concentration en calcium de la bile cholédocienne diminue après
stimulation sécrétinique dans les espèces sensibles
à l'hormone [12].
En dehors de la situation physiologique, certains sels biliaires comme
l'acide ursodésoxycholique administrés à forte concentration
augmentent le débit biliaire d'eau et de bicarbonates [68]. Le
mécanisme en cause (shunt choléhépatique décrit
par Hofmann) ferait intervenir les cellules canalaires tout en étant
très différent de celui impliqué dans la stimulation
sécrétinique [69]. Injecté à forte dose, l'acide
ursodésoxycholique serait sécrété en partie
sous forme non conjuguée. A cause de son pK élevé,
l'acide ursodésoxycholique serait protoné dans la bile (R-CCO-
=> R COOH) toujours à partir de l'acide carbonique biliaire
(PCO2 voisine de celle du plasma). La captation de protons
par le sel biliaire entraîne une libération intraluminale
de bicarbonates. La forme protonée de l'acide biliaire est suffisamment
apolaire pour franchir la membrane cellulaire par simple diffusion et
est captée par les cellules canalaires. Ce mécanisme assure
le remplacement de l'acide biliaire insuffisamment ionisé par l'ion
bicarbonate (figure 5).
Modifications de la composition de la bile dans la
vésicule biliaire
Lors du stockage vésiculaire, il existe une absorption d'eau
et d'électrolytes. Celle-ci entraîne une augmentation de
la concentration des éléments organiques de la bile qui
peut atteindre 6 à 8 fois la concentration normale de la bile cholédocienne.
En effet, la paroi vésiculaire normale est pratiquement imperméable
aux sels biliaires ou à la bilirubine conjuguée et la stabilité
des structures micellaires ou vésiculaires contenant lécithines
et cholestérol prévient leur absorption.
Les mécanismes impliqués dans les changements de composition
hydroélectrolytique sont maintenant assez bien connus. Le phénomène
initial paraît être l'absorption électroneutre de sodium
en relation avec un échange de Na+H+ au pôle
apical des cellules épithéliales vésiculaires. L'existence
d'un échange de ce type a été établie in
vitro où l'absorption de Na+ est bloquée
par l'amiloride à des concentrations correspondant à une
action spécifique de la drogue sur les échanges Na+H+
[70]. In vivo, on sait que l'absorption vésiculaire
correspond à une acidification de la bile avec augmentation de
la PCO2 qui démontre l'existence d'une sécrétion
de protons [71]. Enfin, dans la vésicule biliaire, on a
mis en évidence l'ARN messager d'un échangeur de type NHE3
qui est la forme d'échangeur Na+H+ impliquée
dans l'absorption hydroélectrolytique (travaux non publiés)
(figure 6).
L'absorption de sodium par ce mécanisme explique la diminution
de concentration des bicarbonates lors du stockage vésiculaire,
la sécrétion de protons entraînant la transformation
du bicarbonate en CO2. Elle explique de manière plus
indirecte l'augmentation de concentration de sodium, de potassium et de
calcium qui est observée également dans la bile vésiculaire.
Ces phénomènes résultent en fait de la concentration
élevée des sels biliaires qui est responsable d'une baisse
de l'activité ionique des cations de sorte que l'isotonie de la
bile vésiculaire par rapport au plasma n'est maintenue que par
l'élévation du taux de sodium et de potassium [72].
Dans la bile fortement concentrée, les taux de Na+ et
K+ peuvent atteindre 2 fois leur concentration sérique.
Pour le calcium, les phénomènes sont un peu plus complexes
Le calcium total de la bile vésiculaire peut atteindre 30 mM/l
soit près de 10 fois son taux sérique. Cela est dû
au fait que l'essentiel de ce calcium est fixé par les sels biliaires.
Si l'on considère seulement le calcium ionisé, son augmentation
est du même ordre que celle qui est observée pour les autres
cations [73, 74].
Les modifications intravésiculaires de la bile expliquent la faible
fréquence des calculs de carbonate de calcium. Alors que la bile
hépatique du fait de sa concentration en bicarbonates est sursaturée
en carbonate de calcium, cette sursaturation disparaît avec la diminution
de concentration de bicarbonate dans la bile vésiculaire [73, 74].
En revanche, la baisse de pH due à la concentration vésiculaire,
la concentration élevée de calcium ionisé augmentent
le risque de précipitation de bilirubinate de calcium [75]. En
addition, la sécrétion de mucoprotéines vésiculaires
favoriserait la formation de cristaux de cholestérol.
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