ARTICLE
L'observation
Mme G., 34 ans, d'origine caucasienne, enceinte de deux mois et demi
(12 semaines d'aménorrhée), a consulté pour une douleur
du mollet gauche. Une échographie Doppler a permis le diagnostic
d'une thrombose veineuse surale gauche. Un traitement anticoagulant par
une héparine de bas poids moléculaire (HBPM) (Fraxiparine®
0,4 ml x 2/24 h correspondant à 4 100 UI Anti-Xa par 12 h) a été
prescrit pour une durée de quatre semaines, associé à
une contention élastique maintenue jusqu'au terme. L'évolution
favorable a été confirmée par une seconde échographie
Doppler pratiquée après deux semaines de traitement. À
l'interrogatoire, aucun antécédent personnel de thrombose
n'a été retrouvé, la patiente ayant déjà
mené deux grossesses à terme (3e geste, 3e
pare). En revanche, sa mère avait présenté une thrombophlébite
en cours de grossesse. Un bilan d'hémostase orienté vers
la recherche d'anomalies favorisant le risque de thrombose a été
pratiqué à huit mois de grossesse, d'autant que la patiente
présentait des hémorroïdes. Ce bilan s'est avéré
normal compte tenu du terme de la grossesse, exception faite du test de
résistance à la protéine C activée (tableau).
Le taux de protéine S de Mme G. est diminué, mais cette
diminution est physiologique au cours de la grossesse, les valeurs usuelles
pour ce terme se situant entre 30 et 60 %. Le dépistage d'une résistance
plasmatique à la protéine C activée étant
positif, la mutation Q506 du gène du facteur V a été
recherchée après extraction de l'ADN génomique. Mme
G. est hétérozygote pour cette mutation, diagnostic confirmé
sur deux prélèvements.
La parturiente a accouché par voie basse à 40 semaines
d'aménorrhée.
Un traitement préventif par HBPM (Fragmine®, 5
000 UI Anti-Xa par 24 h) commencé six heures après l'accouchement
a été poursuivi pendant trois semaines. Un deuxième
bilan d'hémostase pratiqué deux mois après l'accouchement
s'est avéré normal en dehors de la persistance de la résistance
à la protéine C activée.
Le point de vue du biologiste
Les thromboses veineuses profondes représentent un problème
majeur en pathologie médico-chirurgicale. La thrombophilie est
souvent multifactorielle, les facteurs de risque étant constitutionnels
et/ou acquis. En outre, certains états physiologiques comme la
grossesse et le post-partum prédisposent également aux thromboses.
Les anomalies constitutionnelles initialement décrites sont les
déficits en inhibiteurs de la coagulation, antithrombine, protéine
C et protéine S, retrouvées seulement chez 5 à 10
% des sujets thrombophiliques. L'anomalie constitutionnelle la plus fréquemment
associée à la survenue de thromboses veineuses a été
découverte en 1993, puis élucidée en 1994 [1, 2].
Il s'agit d'une mutation ponctuelle du gène du facteur V se traduisant
par la substitution d'une arginine par une glutamine en position 506 du
facteur V (R506 --> Q506). Le facteur V Q506 ou facteur V Leiden, du
nom de la ville où il a été découvert, est
caractérisé par une résistance à l'action
protéolytique de la protéine C activée, aboutissant
à une formation accrue de thrombine.
Une anomalie du test de résistance à la protéine
C activée découverte chez cette patiente a conduit à
la recherche de la mutation Q506 du gène du facteur V réalisée
sur l'ADN génomique. En effet, la perturbation du test de résistance
plasmatique à la protéine C activée en dehors de
toute anomalie du TCA (déficits en facteurs de la coagulation,
traitements anticoagulants, anticoagulants lupiques...) est dans 95 %
des cas associée à la mutation du facteur V Q506 [3]. La
prévalence de la mutation Q506 est de 10 à 50 % chez les
sujets ayant des antécédents de pathologie thrombo-embolique,
alors qu'elle varie de 2 à 10 % dans les populations témoins
d'origine caucasienne [3]. Le diagnostic de la mutation Q506 du facteur
V chez cette patiente a été ultérieurement confirmé
sur un second prélèvement.
Le
point de vue du clinicien
La présence de la mutation Q506 du facteur V augmente le risque
de thrombose de 5 à 10 fois chez les hétérozygotes
et de 50 à 100 fois chez les homozygotes [4]. Il a été
cependant rapporté que des sujets hétérozygotes n'ont
jamais eu de thrombose veineuse profonde durant leur vie. Ce cas clinique
illustre le caractère non obligatoire de l'apparition d'une complication
thromboembolique chez le sujet hétérozygote pour la mutation
Q506 du facteur V. En effet, les deux premières grossesses de cette
patiente ne se sont pas accompagnées de thrombose veineuse bien
qu'elle soit porteuse de la mutation. Néanmoins, la mutation Q506,
à l'état hétérozygote doit être considérée
comme un facteur de risque relatif en l'absence d'autres anomalies. L'apparition
d'une thrombose veineuse profonde est liée à la coexistence
de facteurs de risques surajoutés comme la prise de contraceptifs
oraux, la grossesse et le postpartum, les actes de chirurgie, l'immobilisation,
l'âge avancé...
Dans le cas de cette patiente, l'héparinothérapie par
les HBPM s'est révélée bien adaptée au traitement
de sa thrombose veineuse profonde et à la prophylaxie secondaire
[5]. Bien que n'ayant pas à ce jour obtenu d'autorisation de mise
sur le marché pour leur utilisation chez la femme enceinte, les
HBPM sont souvent utilisées au cours de la grossesse du fait de
leurs propriétés pharmacocinétiques. La surveillance
bi-hebdomadaire du chiffre des plaquettes reste indispensable durant le
traitement. Un traitement anticoagulant au long cours n'est pas approprié
compte tenu de ses antécédents [6], en revanche, une prophylaxie
anticoagulante en cas de situation à risque doit être discutée.
REFERENCES
1. Dahlbäck B, Carlsson M, Svensson PJ. Familial thrombophilia
due to a previously unrecognized mechanism characterized by poor anticoagulant
response to activated protein C : prediction of a cofactor to activated
protein C. Proc Natl Acad Sci USA 1993 ; 90 : 1004-8.
2. Gandrille S, Alhenc-Gelas M, Aiach M. Méthode de diagnostic
biologique et moléculaire de la résistance à la protéine
C activée. Hématologie 1995 ; 6 : 515-9.
3. Bertina R, Koeleman BPC, Koster T, et al. Mutation
in blood coagulation factor V associated with resistance to activated
protein C. Nature 1994 ; 369 : 64-7.
4. Dahlbäck B. Resistance to activated protein C caused
by the factor V R506Q mutation is a common risk factor for venous thrombosis.
Thromb Haemost 1997 ; 78 : 483-8.
5. Emmerich J, Alhenc-Gelas M, Aiach M, Fiessinger JN. Resistance
to activated protein C : role in venous and arterial thrombosis. Biomed
Pharmacother 1996 ; 50 : 254-60.
6. Lensing AWA, Prins MH, Davidson BL, Hirsh J. Treatment of
deep venous thrombosis with low molecular-weight heparins. A meta-analysis.
Arch Intern Med 1995 ; 155 : 601-7.
7. Eichinger S, Pabinger I, Stumpflen A, et al. The risk
of recurrent venous thromboembolism in patients with and without factor
V Leiden. Thromb Haemost 1997 ; 77 : 624-8.
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