ARTICLE
Les pathologies correspondant à des anomalies constitutives de
la fonction gonadotrope sont rares, mais constituent des modèles
exemplaires permettant de mieux comprendre la physiologie du fonctionnement
gonadique, et notamment le rôle des gonadotrophines (LH et FSH)
dans la régulation de ce fonctionnement.
Les modèles pathologiques ont généralement plus
aidé à la compréhension du contrôle de la fonction
endocrine que de la fonction exocrine des gonades, dans la mesure où
le phénotype clinique (différenciation sexuelle, développement
pubertaire) et les résultats des dosages hormonaux sont d'accès
facile et informatifs. En ce qui concerne la fonction exocrine, elle a
souvent été mieux étudiée chez l'homme, spermogramme
et biopsie testiculaire étant d'obtention plus facile qu'une biopsie
ovarienne. Enfin, une limite de ces modèles est le caractère
souvent partiel des déficits en cause, ou du moins la difficulté
d'en affirmer le caractère complet.
Néanmoins, ces modèles pathologiques, dont la plupart
ont été décrits récemment, ont permis de préciser
l'implication de chacune des gonadotrophines dans le contrôle de
la gamétogenèse, chez la femme et chez l'homme. En effet,
s'il était anciennement attribué à la LH le rôle
de stimuler la stéroïdogenèse et à la FSH celui
de stimuler la gamétogenèse, on sait maintenant que l'action
de la LH, par l'intermédiaire de la sécrétion de
testostérone qu'elle stimule, est fondamentale au cours de la spermatogenèse,
et que l'action de la FSH est un préalable indispensable à
la stéroïdogenèse ovarienne puisqu'elle conditionne
le développement et la maturation des follicules.
Les anomalies de la fonction gonadotrope peuvent se situer aux différents
« étages » de l'axe : au niveau hypothalamique se situent
les anomalies de synthèse et/ou de sécrétion de la
GnRH ; au niveau hypophysaire, les anomalies de réceptivité
à la GnRH, les anomalies de synthèse des gonadotrophines
; au niveau gonadique, les anomalies de réceptivité aux
gonadotrophines. Nous adopterons une classification fonctionnelle en regroupant,
dans chaque cas, les anomalies de l'hormone et de son récepteur.
Anomalies constitutives
de la « fonction » GnRH
Le syndrome de Kallman-de Morsier résulte d'un défaut
de migration des neurones à GnRH au cours de la vie ftale.
Dans le sous-groupe de patients où la transmission se fait sur
un mode récessif lié à l'X, des mutations du gène
Kal ont été mises en évidence [1]. La structure de
la protéine codée par ce gène l'apparente aux molécules
d'adhésion neuronale. Le tableau clinique est celui d'un hypogonadisme
hypogonadotrophique complet, se manifestant dans les deux sexes par un
impubérisme. Le signe évocateur est l'association d'une
anosmie. Biologiquement, les taux plasmatiques de LH et de FSH sont bas.
Les gonades sont de petite taille ; une cryptorchidie est possible chez
le garçon. L'histologie gonadique montre l'absence de stimulation
de la gamétogenèse avec présence seulement de follicules
primordiaux chez la fille et de spermatogonies chez le garçon.
Des mutations partiellement inactivatrices du récepteur de
la GnRH ont récemment été mises en évidence
chez des patients présentant un hypogonadisme hypogonadotrophique.
Cet hypogonadisme hypogonadotrophique est partiel [2]. Biologiquement,
les taux plasmatiques de LH et de FSH sont normaux de base, et réactifs
à la GnRH (à dose pharmacologique). Chez les femmes, l'échographie
ovarienne montre la présence de follicules jusqu'à 10 mm
de diamètre. Chez les hommes, le spermogramme retrouve une oligoasthénospermie
modérée, témoignant d'une gamétogenèse
partiellement stimulée.
Aussi intéressants qu'ils soient sur le plan physiopathologique,
ces cas d'hypogonadisme hypogonadotrophique sont de peu d'intérêt
pour la compréhension du rôle spécifique de chacune
des gonadotrophines dans la gamétogenèse, car ils associent
un déficit de LH et de FSH. En revanche, dans ce cadre, les patients
porteurs d'un d'hypogonadisme hypogonadotrophique profond peuvent constituer
des modèles thérapeutiques informatifs : ainsi, une étude
réalisée chez 10 hommes présentant un tel tableau
[3] montre que l'administration conjointe d'hMG et d'hCG permet l'obtention
d'une spermatogenèse satisfaisante (bien que quantitativement diminuée)
et d'une fertilité, alors que l'azoospermie persiste lors de l'administration
de FSH et de testostérone. Ces résultats soulignent l'importance
de la testostérone intratesticulaire au cours de la spermatogenèse
; de plus, ils montrent que la FSH, en l'absence de LH, est incapable
d'induire ou de maintenir une spermatogenèse. Restait à
savoir si la FSH était nécessaire à l'obtention d'une
spermatogenèse chez l'homme.
Les cas récemment décrits d'« inactivation de la
fonction FSH » ont apporté de nouveaux éléments
pour la compréhension du rôle effectif de FSH au cours de
la gamétogenèse.
Anomalies constitutives de la « fonction
» FSH
Chez la femme
* Mutations de FSH b. Deux cas de mutations du gène de
la sous-unité b de la FSH, responsables d'une bioactivité
nulle de cette hormone, ont été rapportés chez la
femme [4, 5]. Les phénotypes cliniques et biologiques sont similaires
: impubérisme et aménorrhée primaire, FSH indétectable,
taux d'estradiol effondré, taux de LH important. Dans aucun de
ces deux cas l'histologie ovarienne n'est disponible, mais chez une de
ces femmes, l'administration de FSH exogène a permis l'obtention
d'une maturation folliculaire et d'une ovulation en 15 jours, ce qui laisse
supposer que les stades initiaux de la maturation folliculaire étaient
présents au départ. Par ailleurs, on peut rapprocher de
ces observations récentes une description ancienne d'une femme
présentant le même phénotype clinique et biologique,
bien sûr non documenté sur le plan moléculaire, mais
chez qui la biopsie ovarienne montrait la présence d'une maturation
folliculaire jusqu'au stade de follicules primaires [6].
* Mutations inactivatrices du récepteur de la FSH. Une
mutation homozygote du gène du récepteur de la FSH, responsable
d'une inactivation jugée complète de ce récepteur,
a été mise en évidence chez 22 femmes finlandaises
[7]. Ces femmes se présentent toutes avec une aménorrhée
primaire, associée à un développement pubertaire
variable. Le taux plasmatique de FSH est haut, celui de l'estradiol très
bas. La biopsie ovarienne montre un aspect d'arrêt de la maturation
folliculaire au stade de follicules primaires, similaire à celui
décrit précédemment. Un autre cas de mutation du
récepteur de la FSH a été décrit chez une
femme française [8], responsable d'une inactivation partielle
de ce récepteur. Le phénotype clinique et biologique
est atténué par rapport à la description finlandaise
: puberté normale et aménorrhée primo-secondaire,
taux d'estradiol non effondré. L'examen histologique ovarien met
en évidence une maturation folliculaire incomplète, mais
allant jusqu'au stade de follicule antral de petite taille.
Ces observations rares d'« inactivation » de la fonction de
la FSH chez la femme, qu'elle résulte d'une anomalie de l'hormone
ou de son récepteur, montrent donc que la FSH est indispensable
pour obtenir une maturation folliculaire complète, en particulier
au-delà du stade de follicule primaire, et donc pour la fertilité
féminine. On peut d'ailleurs souligner que des récepteurs
de la FSH sont mis en évidence sur les cellules de la granulosa
de follicules à partir du stade secondaire [9].
Les modèles de souris knock-out ont apporté des
informations concordantes : en effet, les souris femelles invalidées
pour le gène de la FSH b sont infertiles et l'histologie de leurs
ovaires montre une maturation folliculaire ne dépassant pas le
stade de follicules primaires [10] ; les souris femelles invalidées
pour le gène du récepteur de la FSH présentent un
phénotype et une histologie ovarienne identiques [11].
Chez l'homme
* Mutations inactivatrices du récepteur de la FSH. La
présentation de 5 hommes finlandais apparentés aux femmes
précédemment décrites, et porteurs de la même
mutation homozygote, a alimenté la controverse concernant le rôle
de la FSH dans la spermatogenèse [12]. En effet, le volume testiculaire
de ces hommes est toujours diminué, mais aucun ne présente
d'azoospermie : le spermogramme montre 3 cas d'oligospermie sévère,
1 cas d'oligospermie modérée et un cas de tératospermie
; enfin, 2 de ces patients ont eu chacun 2 enfants. Ces observations laissent
donc supposer qu'une spermatogenèse, imparfaite mais suffisante
pour permettre une fertilité, est possible en l'absence, ou du
moins en présence d'une très faible action de la FSH, lorsque
la sécrétion de testostérone est normale.
* Mutation de FSH b. Un cas de mutation homozygote de FSH b a
récemment été rapporté chez l'homme, responsable
d'une bioactivité nulle de l'hormone [13]. Ce patient présente
un retard pubertaire et des testicules de petite taille. La FSH plasmatique
est indétectable. Le spermogramme montre une azoospermie. La biopsie
testiculaire n'a pas été réalisée. Cette observation
constitue un argument en faveur de l'hypothèse du caractère
indispensable de la FSH pour la spermatogenèse ; cependant, il
faut noter que cette azoospermie n'a pas été complètement
explorée (en particulier, une anomalie gonadique associée
est possible, ce d'autant qu'il existe des signes d'insuffisance testiculaire
endocrine (testostérone basse, LH haute), et qu'il s'agit d'un
cas unique.
Ces quelques observations sont venues alimenter les interrogations concernant
le rôle de la FSH au cours de la spermatogenèse. La FSH est
nécessaire à l'obtention d'une spermatogenèse qualitativement
et quantitativement normale. Cependant, il est possible qu'elle ne soit
pas indispensable à l'existence d'une spermatogenèse, imparfaite,
mais suffisante pour permettre une fertilité : outre les arguments
apportés par les cas finlandais, les modèles de souris knock-out
semblent aller dans ce sens ; en effet, les mâles invalidés
pour le gène de la FSH b sont fertiles et l'histologie de leurs
testicules montre la présence, en quantité diminuée,
de tous les stades de la spermatogenèse [10] ; les mâles
invalidés pour le gène du récepteur de la FSH sont
également fertiles [11].
Anomalies constitutives
de la « fonction » LH
Mutations inactivatrices du récepteur
de la LH
Plusieurs cas de mutations homozygotes ou hétérozygotes
composites ont été rapportés, responsables d'une
inactivation du récepteur de la LH d'intensité variable
[14].
Chez l'homme, cette anomalie se manifeste par des troubles
de la différenciation sexuelle de degrés variables, allant
du tableau de pseudohermaphrodisme complet avec phénotype féminin
à celui de micropénis isolé. Le taux plasmatique
de LH est élevé, celui de testostérone bas et non
stimulable par l'hCG. Les testicules, parfois intra-abdominaux, présentent
à l'examen histologique une absence de cellules de Leydig matures,
la présence de cellules de Sertoli immatures, et de spermatogonies
isolées.
Chez les femmes porteuses de cette anomalie, il existe
une aménorrhée primaire avec présence d'ovaires polykystiques.
La biopsie ovarienne montre l'existence d'une maturation folliculaire
jusqu'au stade de follicule antral mais une absence de corps jaune, témoignant
de la nécessité de l'action de la LH pour l'ovulation.
Mutation de LH b
Un cas de mutation homozygote du gène de la LH b a été
rapporté chez un homme, responsable d'un défaut de fixation
de l'hormone à son récepteur [15]. Ce patient présente
un impubérisme (mais pas d'ambiguïté sexuelle, la production
de testostérone ayant été stimulée par l'hCG
au cours de la vie intra-utérine). Le taux plasmatique de LH est
très haut (l'anticorps utilisé pour le dosage reconnaissant
l'hormone anormale, contrairement à ce qui est observé en
cas de mutation de la FSH b où la FSH est indétectable),
et celui de testostérone effondré. La biopsie testiculaire
montre l'absence de cellules de Leydig matures, la présence de
cellules de Sertoli immatures et un aspect d'arrêt de la spermatogenèse
au stade de spermatocytes I.
Cette observation suggère l'importance du rôle de la testostérone
intratesticulaire au cours de la spermatogenèse, en particulier
dans la phase finale (différenciation).
Mutations activatrices du récepteur de
la LH
Plusieurs mutations de ce type ont été décrites,
à l'état hétérozygote [16].
Chez le garçon, cette anomalie se manifeste dans l'enfance
par une pseudo-puberté précoce. Les gonadotrophines sont
indétectables et la testostérone atteint des niveaux pubertaires.
La spermatogenèse est stimulée : le spermogramme montre
une oligospermie ; sur la biopsie testiculaire, la spermatogenèse
est stimulée autour des îlots de cellules de Leydig matures
avec présence, en quantité diminuée, de tous les
stades de cellules germinales.
Dans les cas décrits chez la fille, il n'existe pas d'expression
pathologique de cette anomalie.
CONCLUSION
Ces tableaux pathologiques sont rares, voire exceptionnels, mais ils
apportent des éléments importants pour la compréhension
du rôle de LH et de FSH dans la régulation de la gamétogenèse
(figure 1). La transposition
à la physiologie des informations issues de ces modèles
pathologiques doit cependant être prudente, dans la mesure où
la présence constitutive de ces anomalies a pu engendrer la mise
en uvre de mécanismes compensateurs, non opérants
chez un sujet sain.
Chez la femme, la FSH est indispensable à l'obtention d'une maturation
folliculaire complète, au terme de laquelle la LH intervient pour
permettre l'ovulation.
Chez l'homme, la testostérone joue un rôle fondamental,
d'une part en permettant une différenciation sexuelle normale (préalable
indispensable à l'existence d'une fonction de reproduction), mais
aussi à l'intérieur du testicule où elle est présente
à de fortes concentrations, en exerçant une action stimulatrice
indispensable sur la spermatogenèse, en particulier pour les stades
finals de différenciation. L'action de la FSH est nécessaire
à l'obtention d'une spermatogenèse qualitativement et quantitativement
normale ; elle joue un rôle important sur la prolifération
et la trophicité des cellules de Sertoli, et sur la stimulation
des stades mitotiques de la spermatogenèse. Cependant, en l'absence
d'anomalie associée, une spermatogenèse serait possible
sans action de la FSH, ou du moins en présence d'une action minime
de cette hormone.
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