ARTICLE
Les programmes de dépistage systématique des maladies métaboliques
de l'enfant doivent leur développement à la pugnacité
d'un bactériologiste américain, Robert Guthrie, qui adapta
à la mesure de la phénylalanine dans le sang un test bactériologique
utilisé pour la recherche d'antimétabolites dans le sang
de patients traités pour divers cancers.
Pour des raisons familiales, la recherche de moyens de prévention
des retards mentaux était chère à Robert Guthrie,
père d'un garçon handicapé et oncle d'une fille atteinte
de phénylcétonurie mais dont le diagnostic n'avait été
fait qu'après l'âge de 15 mois. Informé des travaux
de Horst Bickel (figure 1),
pédiatre allemand qui montrait l'utilité d'un régime
appauvri en phénylalanine dans la phénylcétonurie,
il uvra de 1957 à 1961 à la mise au point de son test
dont le principe est la levée de l'inhibition de croissance de
Bacillus subtilis due à la beta2-thienylalanine (analogue
de la phénylalanine) par des pastilles, imprégnées
de sang riche en phénylalanine, déposées sur la gélose.
Si la publication initiale de la méthode et des premiers résultats
fut difficile à obtenir de « reviewers » sceptiques,
sa parution dans Pediatrics en 1963 [1] retint très rapidement
l'attention des pédiatres qui mirent en place les premières
actions de dépistage de la phénylcétonurie. Par la
suite, les programmes de dépistage se sont mis en place progressivement
dans la majeure partie des pays développés, un test simple,
fiable et bon marché et un mode de prélèvement de
sang capillaire recueilli sur papier filtre étant les clés
du succès.
Le modèle de la phénylcétonurie
Initialement reconnue et décrite en 1934 par Folling [2], médecin
norvégien, clinicien et biochimiste, la phénylcétonurie
est l'une des plus fréquentes et des plus graves maladies métaboliques
avec une évolution naturelle qui conduit inéluctablement
à un retard important des acquisitions psychomotrices. En raison
du défaut de l'hydroxylation enzymatique de la phénylalanine
en tyrosine, la phénylalanine (acide aminé essentiel) s'accumule
dans le sang des malades et emprunte des voies cataboliques, normalement
non utilisées, pour conduire à la formation et à
l'accumulation de phénylcétones, toxiques pour le développement
et le métabolisme cérébral.
L'idée de traiter les patients par un régime excluant
l'acide aminé toxique s'impose et dès 1953 Horst Bickel
[3], qui peut utiliser les premiers hydrolysats de protéines appauvris
en phénylalanine, publie des résultats montrant la correction
de l'hyperphénylalaninémie par un tel régime et,
surtout, une amélioration clinique notable, bien que limitée
vue l'âge des premiers patients traités. Ainsi se formule
l'hypothèse que ce régime, à la condition d'être
administré très précocement, dès les premières
semaines de vie, serait susceptible de prévenir l'installation
des dégâts neuro-anatomiques responsables de la débilité
mentale. Le pari était lancé, il fut relevé par de
nombreuses équipes, introduisant ainsi le concept de dépistage
de masse.
Le prélèvement
Le dépistage repose sur l'unité de lieu, d'action et de
temps qu'offre la maternité, unité qui permet que tout nouveau-né
puisse bénéficier d'un test. D'autre part, la faisabilité
d'un dépistage de « masse » repose sur l'utilisation
du prélèvement de « sang séché ».
Quelques gouttes de sang capillaire recueillies au talon du nouveau-né
déposées sur un papier filtre spécial (Schleicher
& Schüll, Marcherey Nagel, ou Whatman), voilà l'acte initial
du dépistage. L'identification est assurée directement sur
la carte de prélèvement, rendant ainsi indissociable le
lien entre identité et prélèvement. Après
séchage à température ambiante, ce prélèvement
est aisément acheminé par voie postale au laboratoire de
dépistage.
Ce type de prélèvement efficace reste cependant boudé
par la biologie médicale et est une quasi-exclusivité du
dépistage néonatal. Certes la quantité de sang, dans
une pastille découpée par un emporte-pièce (figure
2), est faible, ce qui a obligé les techniques de dépistage
à une sensibilité qui était difficile à atteindre
il y a trente ans mais qui est aujourd'hui courante. Cependant, il faut
reconnaître à ce mode de prélèvement des propriétés
tout à fait exemplaires, voire inattendues puisque, outre sa facilité
d'obtention, il a été constaté qu'un très
grand nombre d'analytes sont stables dans le sang séché
: acides aminés, hormones stéroïdes ou peptidiques,
enzymes... et ADN.
La réussite
Réalisé dans la première semaine de vie et acheminé
au laboratoire spécialisé de dépistage, le prélèvement
est analysé et toute augmentation significative de la concentration
de phénylalanine est signalée pour qu'un bilan complémentaire
confirme le diagnostic d'hyperphénylalaninémie et conduise
à une prise en charge thérapeutique rapide. À ce
propos, il est important de rappeler que le test de dépistage ne
réalise qu'un tri entre bébés vraisemblablement normaux
et ceux vraisemblablement malades, et que la certitude diagnostique n'est
obtenue qu'après la réalisation d'examens complémentaires.
Les résultats de quelque trente années de dépistage
sont exemplaires. Plusieurs millions de nouveau-nés de par le monde
ont été soumis à ce dépistage et, pour des
milliers de sujets reconnus phénylcétonuriques, la débilité
mentale a été évitée. Ils étaient à
la naissance des bébés encore normaux, risquant de développer
une encéphalopathie sévère ; ils sont restés
des enfants normaux et devenus des adultes normaux. Le pari un peu fou
des années 1960-1970 a été gagné grâce
à la collaboration et à la conviction de tous les acteurs
du dépistage (infirmières, pédiatres, biochimistes...)
créant, sans le savoir, un des premiers réseaux des professionnels
dédiés à la prise en charge d'une maladie.
Les surprises du dépistage
Comme souvent, l'histoire n'est pas un long fleuve tranquille ; ici
aussi, elle est émaillée de surprises, conséquences
de notre ignorance à un moment donné. Le dépistage
systématique de la phénylcétonurie en est l'illustration
avec, entre autres, deux situations qui étaient imprévues
:
* Les variants « malins ». Chez des enfants initialement
diagnostiqués phénylcétonuriques, on a observé
l'apparition de signes cliniques atypiques malgré un régime
institué tôt et bien suivi. Il s'est avéré
que leur syndrome hyperphénylalaninémique était en
fait dû à un défaut de synthèse du cofacteur
(la tétrahydrobioptérine) et non de l'apoenzyme (la phénylalanine
hydroxylase). Ces variants « malins », bien que rares (de 1
à 3 % des hyperphénylalaninémies), exigent une reconnaissance
précoce et un traitement spécifique par des précurseurs
des neurotransmetteurs monoaminergiques [4].
* La phénylcétonurie maternelle. Cette appellation
désigne en fait une embryopathie survenant chez le ftus de
mère phénylcétonurique ayant, et c'est normal à
l'âge adulte, abandonné le régime et étant
ainsi redevenue hyperphénylalaninémique. Les premières
descriptions de ce syndrome ont fait grand peur dans le monde du dépistage,
puisqu'il risquait d'aliéner tous les efforts du dépistage
systématique de la phénylcétonurie. En effet, chaque
fille phénylcétonurique dépistée (la moitié
des cas), et devenue une adulte normale, présente le risque de
mettre au monde des enfants microcéphales, retardés mentaux
et mal formés ! À la deuxième génération,
les bénéfices du dépistage auraient ainsi disparu.
Heureusement, il est aujourd'hui prouvé que la reprise du régime
appauvri en phénylalanine avant la conception permet également
d'éviter cette embryopathie due aux effets toxiques de la phénylalanine
maternelle, dans laquelle « baigne » le ftus [5]. Cependant,
notre souci est de trouver les moyens efficaces d'informations pour que
la vigilance de nos adolescentes phénylcétonuriques ne soit
pas diminuée au moment de leur entrée dans la vie adulte.
Les autres dépistages
Le « modèle de la phénylcétonurie » a
permis d'établir les critères de justification d'un dépistage
systématique : une affection fréquente, grave, non aisément
reconnue cliniquement à la naissance et traitable, pour laquelle
un marqueur est disponible avec une bonne sensibilité et spécificité
par une méthode facile et peu coûteuse. C'est ainsi que l'application
du modèle de la phénylcétonurie à d'autres
maladies s'est rapidement imposée, malheureusement pour un nombre
d'affections beaucoup plus restreint qu'on aurait pu le souhaiter. Quoi
qu'il en soit, lorsque les critères de sélection des maladies
sont correctement établis, l'efficacité et l'utilité
du dépistage sont assurées du même succès que
pour la phénylcétonurie.
L'hypothyroïdie congénitale
L'hypothyroïdie congénitale en est l'exemple et son dépistage,
introduit par J. Dussault dans les années 1970 [6], est aujourd'hui
associé à celui de la phénylcétonurie dans
la quasi-totalité des programmes existants. L'incidence réelle
de l'hypothyroïdie congénitale (1/4 000) s'est révélée
supérieure à celle attendue à partir de registres
de patients reconnus cliniquement (1/8 000), démontrant que le
syndrome de « myxdème congénital » n'était
pas si facilement reconnu à la naissance. Dépisté
par les mesures de T4 ou d'hormone thyréo-stimulante, toujours
sur des prélèvements de sang séché, l'endrocrinologue
a beaucoup appris sur cette maladie, et, notamment, l'efficacité
de la prise en charge très précoce grâce à
une normalisation rapide de la thyroxinémie. Une des conséquences
inattendues fut l'obligation « morale » de demander aux «
faiseurs de dictionnaire » de ne plus associer à la définition
de l'hypothyroïdie congénitale le terme de « crétinisme
». Les hypothyroïdiens sont tous aujourd'hui des adolescents
et des adultes normaux, avec pour seule contrainte la prise quotidienne
de leurs gouttes ou comprimés de thyroxine.
L'hyperplasie congénitale des surrénales
La forme la plus fréquente, due à un déficit en
21-hydroxylase, était également un bon candidat à
un dépistage systématique, puisque la maladie est fréquente
(1/12 000), traitable (opothérapie), grave (syndrome de perte de
sel létal, ambiguïté sexuelle) et repérable
à la naissance (17-hydroxyprogestérone). Proposée
dès les années 1980, la mise en place de ce dépistage
a exigé néanmoins une bonne quinzaine d'années, en
raison de la nécessité de mettre au point une technique
de dosage direct (sans extraction) du stéroïde et d'évaluer
la stratégie de diagnostic et de prise en charge la plus efficace
[7]. En France, il fut considéré que l'un des prérequis
essentiels pour un dépistage efficace était le délai
de réponse du résultat, à savoir obtenir une présomption
de résultat avant que l'enfant malade ne présente le syndrome
clinique de perte de sels, pouvant être mortelle. Il fut décidé
que le programme de dépistage était possible si les laboratoires
avaient la capacité d'alerter les médecins de la suspicion
diagnostique avant l'âge de 12 jours. Cela imposait une modification
de l'ensemble de la logistique : prélèvement à J3
impérativement (et non plus à J5 ou plus), acheminement
postal rapide (enveloppe T ou libre réponse), priorité aux
dosages de la 17-hydroxyprogestérone à l'arrivée
du prélèvement au laboratoire. L'expérience a montré
que cela était finalement assez facilement réalisable.
La drépanocytose
Le dépistage de la drépanocytose a été récemment
intégré au programme français, mais sur la base d'un
dépistage « ciblé » aux seules populations à
risque. Ayant fait la preuve de son efficacité dans les DOM-TOM
ainsi qu'aux États-Unis, avec une grande diminution de la mortalité
par infection chez le jeune enfant, il est réalisé par séparation
en isofocalisation de l'hémoglobine, les prélèvements
suspects étant vérifiés soit par électrophorèse
en agar-citrate, soit par chromatographie liquide à haute pression
[8, 9].
Autres affections (tableau
1)
Certains programmes comportent d'autres dépistages (galactosémie,
leucinose, homocystinurie...), selon des choix très variables d'un
pays à l'autre, voire dans un même pays.
Les programmes de dépistage
La grande majorité des pays développés ont depuis
30 ans établi des programmes de dépistage systématique.
Les modes d'organisation sont variables, dépendant essentiellement
des systèmes de santé, des modes de financement et des législations
respectifs de chaque pays.
En France
Le dépistage s'est installé d'abord localement dans des
laboratoires de service de pédiatrie intéressés par
les maladies métaboliques, puis progressivement étendu à
l'ensemble du territoire, grâce notamment au support de la Société
des eaux minérales d'Évian. Enfin, il y a 25 ans, l'Association
française a fédéré l'ensemble de ces actions
et a trouvé en la Cnamts un partenaire convaincu de l'intérêt
du dépistage en termes de santé publique. Une convention
« exemplaire » [10] fut ainsi signée entre les deux organismes,
convention imposant droits et devoirs de chaque partenaire. En effet,
si le financement était assuré, l'Association française
pour le dépistage et la prévention des handicaps de l'enfant
contractait le devoir de rendre compte de l'efficacité et de l'utilité
du programme de dépistage. L'Association française et ses
délégations régionales représentent un modèle
d'organisation qui reste unique au monde, avec une centralisation peu
habituelle dans un pays latin et l'obligation de la prise en charge, non
seulement du dépistage, mais également du suivi des patients.
Le programme se qualifiait ainsi, dès son origine, comme coordonné,
systématique, équilibré, égalitaire et contrôlé
:
- coordonné par l'implication du réseau de professionnels
depuis le prélèvement en maternité jusqu'au suivi
à moyen et long terme du malade par les spécialistes ;
- systématique (gratuité du test d'ailleurs hors nomenclature)
avec un taux de couverture proche de 100 % ;
- équilibré par un ajustement des coûts réels
de l'action, justifiés et renégociés tous les trois
ans avec la Cnamts ;
- égalitaire car tous les coûts consécutifs à
un dépistage (confirmation du diagnostic et traitement) sont totalement
remboursés ;
- contrôlé tant techniquement (réacto-vigilance
par la Commission technique, contrôle de qualité par le Laboratoire
national de la santé puis par l'Afssaps) qu'au point de vue efficacité
(déclaration des sujets dépistés, statistique nationale...).
Actuellement chaque nouveau-né en France métropolitaine
ou d'outre-mer bénéficie d'un test de dépistage de
la phénylcétonurie, de l'hypothyroïdie congénitale
et de l'hyperplasie congénitale des surrénales. Le programme
a été complété par un dépistage ciblé
de la drépanocytose après repérage à la maternité
des sujets de famille à risque pour cette hémoglobinopathie.
Le bilan au 25e anniversaire de l'Association française,
en 1997, faisait état de 20 millions de bébés ayant
bénéficié de ces dépistages et de 7 000 malades
repérés et traités.
Dans le monde
Tous les pays européens ont mis en place des programmes similaires.
Plus de 170 laboratoires de dépistage ont été recensés
(figure 3). Dans les pays
de l'ex-Europe de l'Est, les programmes avaient été également
très tôt mis en place ; cependant la chute du mur Ouest-Est
a quelque peu ébranlé certains de ces programmes, suite
aux changements de comportement d'une médecine devenue libérale
vis-à-vis de programmes qui étaient antérieurement
suivis sans se poser de question.
Aux États-Unis, ce sont généralement les laboratoires
de santé publique qui ont la charge du dépistage. De plus
et pour une majorité d'État, des textes de loi l'ont rendu
obligatoire. En 1967, 37 États avaient passé une telle loi,
50 en 1996. Ce type de démarche, également adopté
par d'autres pays, a certainement l'avantage de forcer à la mise
en place des programmes mais présente l'inconvénient de
rendre difficile leur arrêt ou leur modification si, au fil des
années, ils s'avéraient ne plus répondre au critère
d'efficacité.
Japon, Nouvelle-Zélande et Australie ont également été
parmi les pionniers du dépistage néonatal.
Dans les pays en voie de développement
La réussite du dépistage dans l'ensemble des pays développés
est maintenant pris en considération par de nombreux pays «
en voie de développement » dont le niveau de santé
a rejoint progressivement celui des pays « riches », ce qui
permet de justifier maintenant la mise en place de programmes de prévention.
Des expériences ont été mises en place, tant en Amérique
du Sud qu'en Asie, souvent aidées par des échanges nord-sud
ou par des organisations internationales ; les problèmes économiques
de la prise en charge des patients dépistés demeurent toutefois
un facteur limitant important. Dans quelques régions, c'est l'aspect
culturel de la notion de maladie génétique qui exige des
efforts d'information et d'explication.
Il est certain qu'une application à ces pays des programmes tels
que nous les avons conçus doit être adaptée :
- quant à la nature des maladies dépistées, selon
leur incidence (drépanocytose, déficit en G6PD ou certaines
maladies infectieuses) ;
- quant à la faisabilité de la prise en charge thérapeutique
: par exemple la thyroxine sous forme liquide pour le traitement des hypothyroïdies
congénitales doit être conservée au réfrigérateur
! et les produits diététiques nécessaires au régime
de la phénylcétonurie sont onéreux car importés
de pays « lointains » ;
- quant au mode d'organisation des laboratoires de dépistage
: le choix de structures centralisées qui, par la réalisation
d'un grand nombre de tests, permettent un rendement économique
intéressant, doit être remis en cause quand les difficultés
de communication justifient au contraire la mise en place de petits laboratoires
(exemple du dépistage de l'hypothyroïdie congénitale
dans le nord de la Thaïlande) ;
- quant au but même du dépistage : surpris d'apprendre
qu'en Chine le génotypage des malades phénylcétonuriques
dépistés était systématique, il fut en fait
expliqué que cette action « chère » est justifiée
par la demande des parents d'un diagnostic anténatal. Cette justification,
refusée en Europe en raison du succès du traitement, permet
en fait aux parents chinois d'éviter la naissance d'un enfant pour
lequel ils ne peuvent payer le traitement, qui ne pourra aider ses parents
mais qui sera néanmoins comptabilisé dans le nombre «
politiquement correct » d'enfants par couple !
L'« Internationale » du dépistage
néonatal
Il est vite apparu que la mise en commun d'informations sur les différents
programmes de dépistage dans le monde était un moyen d'amélioration
et de progrès. Des initiatives individuelles se sont concrétisées
par la création en 1991 de l'ISNS (International Society for Neonatal
Screening). L'une de ses principales prérogatives est la promotion
de standards tant organisationnels (guidelines) que techniques
(matériaux de référence en sang séché).
Ces actions sont en effet l'unique moyen de permettre des comparaisons
valables de l'efficacité des programmes de dépistage mis
en place dans les différentes régions du globe.
L'évolution des méthodes
Le test de Guthrie (bacteriologic inhibition assay) fut longtemps
la plus universelle des méthodes de dépistage. Son principe
a d'ailleurs été appliqué à d'autres tests
(galactose, acides aminés à chaîne ramifiée,
méthionine...) et Robert Philips développa, en collaboration
avec Robert Guthrie, une machine capable de perforer quatre tâches
à partir d'un prélèvement et de les déposer
sur quatre géloses différentes : le multidépistage
était devenu possible.
Ces dernières années, les progrès technologiques
ont offert aux dépisteurs de nouveaux outils, permettant de passer
de méthodes semi-quantitatives à des méthodes quantitatives,
pour les acides aminés : fluorimétrie, chromatographie liquide
à haute pression, méthode enzymocolorimétrique ;
pour les hormones : radio-immunologie, immunoenzymo-essai... Si le résultat
d'un dépistage peut être simplifié par une expression
« test positif ou test négatif », les méthodes
quantitatives offrent surtout la possibilité de la mise en place
de programmes de contrôle de qualité. Standardisation et
matériaux de référence sont également à
l'ordre du jour et, dans ce domaine, l'EWS (European Working Standard
group) a créé un standard de phénylalanine [11],
l'ISNS un standard d'hormone thyréo-stimulante (été
1999). Les premiers résultats de leur évaluation permettent
d'augurer de meilleures comparaisons des techniques et, plus essentiel
encore, des résultats des différents programmes de dépistage.
Les tentations
La bonne stabilité de nombreux analytes dans le sang séché
conduit à envisager le dépistage de nombreuses affections
(tableau 1). Toutes ne
répondent pas aux critères d'efficacité et d'utilité
pour un dépistage de masse. Ces critères seront certes à
reconsidérer avec l'apport de la génétique moderne
mais font l'objet de débats passionnés tant les tentations
technologiques sont fortes. Deux exemples illustrent ces tentations.
Le dépistage de la mucoviscidose
Bien que cette affection génétique soit particulièrement
fréquente et dépistable, l'absence de traitement curatif
pose le problème de l'avantage d'un dépistage systématique
dès la naissance.
Sans entrer dans ce débat, il apparaît que les parents
y sont souvent favorables (pour leur « projet de vie »), la
prise en charge précoce et selon un protocole permet un meilleur
confort pour le patient avec réduction de la morbidité,
critères qui peuvent être pris en compte. Une expérience,
initiée en France en 1990 [13], a dû être arrêtée
: sa stratégie était insuffisamment efficace en raison de
faux négatifs mais surtout d'un taux de faux positifs trop élevé
(figure 4) dont l'impact
psychologique pour les parents s'avérait insupportable.
L'introduction de tests de biologie moléculaire dans la stratégie
(toujours à partir de sang séché) permet de corriger
ces imperfections et un projet est à l'étude en France mais
conditionné par une restructuration nécessaire du réseau
de prise en charge.
La spectrométrie de masse en tandem (MS/MS)
L'application de cette technologie permet de reconnaître en une
seule analyse de nombreuses maladies métaboliques. Même si
ces maladies sont rares, leur fréquence cumulée peut correspondre
au chiffre habituellement considéré, pour une seule maladie,
comme justifiable d'un dépistage systématique. Cependant,
cette notion n'est pas suffisante et il est intéressant de signaler
les conclusions divergentes de deux rapports d'audits réalisés
en Angleterre [14]. En effet, il convient de prendre en compte :
- la prise en charge des patients, les pathologies dépistables
exigeant des spécialistes compétents et donc un réseau
très structuré tant pour la confirmation diagnostique que
pour la prise en charge thérapeutique,
- la sensibilité-spécificité de la méthode
encore insuffisamment évaluée. Les capacités de ce
type de technologie sont telles qu'il n'est pas impossible qu'elles puissent
détecter des formes modérées de situations dysmétaboliques
non génératrices de perturbations cliniques, voire des non
diseases terme anglosaxon parfaitement explicite (figure
5).
Les défis du prochain millénaire
Sans prophétiser sur la venue de nouvelles technologies, il est
certain que le dépistage néonatal évoluera dans une
dimension plus large de prévention que celle actuellement réalisée.
Les tentations, ci-dessus évoquées, portent également
le germe d'une déstabilisation des programmes de dépistage
existant si ne sont pas respectées un certain nombre de «
précautions » que les trente années d'expérience
nous ont apprises.
La finalité du dépistage
Même si les critères sont susceptibles de changer, il faut
insister sur le principe incontournable qu'un dépistage n'est concevable
qu'en termes de « bénéfice ». Pour l'individu,
d'abord et surtout, l'éviction d'un risque de handicap est une
évidence pour un acte médical mais à la condition
que les mesures de prévention soient efficaces. Pour la société,
le dépistage systématique est une action de santé
publique qui doit répondre à des exigences économiques,
telle qu'elle a pu être démontré avec les premiers
tests de dépistage [15].
Les modifications des « habitudes »
Un raccourcissement trop important de la durée de séjour
en maternité peut poser problème. En effet les 72 h (J3)
entre naissance et prélèvement permettent de s'écarter
de la période néonatale et de son « orage métabolique
» et de permettre aux accumulations de métabolites, en cas
de déficit enzymatique, d'être significatifs. Ce problème
de early discharge préoccupe de façon importante
nos collègues nord-américains (durée de séjour
de 36 h) et peut peut-être même augurer d'une non-faisabilité
du dépistage, essentiellement celui de la phénylcétonurie
(figure 6), dans d'autres
pays (exemple en Tunisie, la durée de séjour en maternité
est au maximum de 24 h).
L'information et la crédibilité
L'adhésion des parents et des professionnels exige la confiance
avec, entre autres, le maintien d'un niveau d'alarmes optimal (faibles
taux de faux négatifs, sans toutefois un taux de faux positifs
trop élevé), et une information pertinente. Les responsables
de programmes ont toujours eu le souci d'expliquer leur action (figure
7). Certes, elle n'a pas le contenu médiatique des grandes
« catastrophes médicales », mais expliquer le dépistage
est nécessaire, ne serait-ce que lorsqu'il s'agit de justifier
la demande d'un prélèvement de contrôle par exemple.
L'utilisation de tests de biologie moléculaire, très probable
sinon incontournable, exigera à la vue de nos lois le consentement
éclairé. L'information « pertinente » reste cependant
un exercice difficile ; elle doit cependant rester rassurante et surtout
comprise.
L'éthique
Il a pu, dans le passé, être reproché au dépistage
systématique une visée « eugénique ». Les
faits, jusqu'à aujourd'hui tout au moins, ont démontré
que le dépistage ne cherche pas à contrôler une déviance
de la nature, mais à en prévenir les effets délétères
chez le patient par une prise en charge précoce. Néanmoins,
le risque existe et l'Association française sait prendre avis d'un
comité d'éthique compétent quand cela est nécessaire.
Les réponses à nos interrogations ne sont cependant pas
faciles, tel que l'illustre le débat toujours ouvert concernant
la conduite à tenir devant la mise en évidence d'une hétérozygotie.
On peut donc imaginer le débat qui s'ouvrira quand il sera techniquement
possible de dresser une carte génique de prédisposition
à certaines affections (diabète, maladies neurodégénératives,
risque cardiovasculaire...), mais cela est une autre histoire.
N'oublions pas que l'ADN étant extractible des tâches de
sang séché, les cartes de prélèvement représentent
une réelle « banque d'ADN » [16], avec tous les problèmes
liés aux « envies de recherche en génétique
» (modalité de stockage, confidentialité, information,
consentement...).
CONCLUSION
La détermination des pionniers du dépistage a rendu possible,
à partir de quelques gouttes de sang, la prévention de handicaps
majeurs. Le dépistage néonatal systématique des maladies
métaboliques de l'enfant a plus de trente ans d'existence. En France,
ses modalités de financement, grâce à l'adhésion
de la Cnamts, lui a évité d'avoir à « quêter
» les moyens de son action, et donc de se faire « connaître
». Revers de la médaille, le public est peu informé
de son existence, sauf à la période critique de la naissance
où bien d'autres turpitudes occultent sa réalisation.
Le challenge le plus important des prochaines années sera
peut-être de convaincre la génération montante de
médecins et biologistes de continuer cette action, que certains
pourraient considérer d'ultraroutinière, mais qui sait également
procurer de grandes joies quand il vous est donné de rencontrer
un « ex-dépisté », adolescent ou adulte parfaitement
« bien dans sa peau » et même reconnaissant de lui avoir
évité... ce qui s'est avéré évitable.
« Dépister pour les enfants en bonne santé »,
telle est la devise des dépisteurs, qu'il en soit encore ainsi
au millénaire prochain.
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