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Réflexions autour de la « nano-éthique » et de la « nanonormalisation »


Environnement, Risques & Santé. Volume 4, Numéro 6, 411-5, Novembre-Décembre 2005, Point de vue


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Claude André , Institut national de recherche et de sécurité (INRS), Avenue de Bourgogne, 54500 Vandoeuvre 30, rue Olivier Noyer 75014 Paris.

Résumé : La norme permet de définir un cadre à l’innovation et, par suite, de garantir la performance industrielle sur certains aspects. On utilise les connaissances scientifiques et techniques disponibles, quitte à revisiter périodiquement les contenus permettant le progrès. Pour des technologies nouvelles, la préparation de normes paraît souhaitable pour autant que l’on dispose d’un socle de connaissances scientifiques suffisantes. La question posée par l’auteur concerne ces connaissances fragmentaires et encore incertaines dans le domaine des nanotechnologies. C’est pour cette raison qu’il lui paraît utile d’envisager la normalisation dans un cadre nouveau – au moins pour lui – celui d’une « normalisation de précaution ».

Mots-clés : éthique, nanotechnologie, norme

ARTICLE

Auteur(s) : Jean-Claude André

Institut national de recherche et de sécurité (INRS), Avenue de Bourgogne, 54500 Vandoeuvre 30, rue Olivier Noyer 75014 Paris

« Aucune société ne peut survivre sans un code moral fondé sur des valeurs comprises, acceptées et respectées par la majorité de ses membres. Nous n’avons plus rien de cela. Les sociétés modernes pourraient-elles maîtriser indéfiniment les pouvoirs fantastiques que leur a donnés la science sur le critère d’un vague humanisme teinté d’une sorte d’hédonisme optimiste et matérialiste ? Pourraient-elles, sur ces bases, résoudre leurs intolérables tensions ? Ou vont-elles s’effondrer ? » [1]

« es nanomatériaux représentent aujourd’hui un enjeu économique et sociétal majeur, du fait des possibilités d’innovations de rupture qu’ils représentent dans de très nombreux domaines de notre vie quotidienne comme la santé, l’énergie, l’environnement, l’information, ou encore les transports, le tout dans le respect des principes du développement durable. » [2]Ce commentaire, élément d’un avant-propos d’un rapport du ministère de l’Industrie est à l’unisson de très nombreux rapports de prospective à l’échelle mondiale, de programmes de recherches nationaux et/ou européens (cf. les 6e et 7e Programmes cadres de recherche et développement technologique (PCRDT), par exemple).À l’image des nouvelles technologies de l’information et de la communication, les nanotechnologies et leurs produits, les nanomatériaux, sont transversales ; car susceptibles d’atteindre la plupart des activités économiques et industrielles, contagieuses car irriguant les technologies voisines [3]. Il y a, à la fois, approfondissement et élargissement, conduisant probablement, en bout de chaîne, à la perte de perception des relations entre causes et effets dans l’acte de produire. L’ensemble des techniques, nouvelles et de plus en plus complexes, qui apparaissent de plus en plus rapidement (cf. la loi de Moore en informatique – doublements tous les 18 mois) et de manière quasi simultanée, bouleverse naturellement les relations entre la technique, l’économie et la société : performance économique, emplois, qualité de vie, et… risques pour l’environnement, dont celui du travail. L’enjeu économique est de taille (marché mondial possible de plus de 300 milliards d’euros en 2010, doublement tous les 3 ans [2]) et l’effort de recherche tant national qu’européen n’est sans doute pas encore à la hauteur des espérances des entreprises et des États.Des synthèses récentes menées par différents organismes [4-10] illustrent des potentialités réelles de risques pour l’homme, à l’exemple des nanotubes de carbone. Or, dans le même temps, l’Europe a pris l’initiative de la normalisation des nanotechnologies. Selon Le Marois, il s’agit de fiabiliser le dialogue entre les industriels et les administrations pour concourir à l’essor industriel des nanomatériaux [2].Dans ce projet normatif, la composante hygiène, sécurité, environnement est une priorité, en particulier française (cf. la réunion de l’Agence française de normalisation (Afnor) du 10 juin 2005). Cette préoccupation est naturellement louable, mais la question que pose l’auteur est de savoir si la connaissance scientifique sur les risques liés aux nanomatériaux est actuellement suffisante pour définir des critères consistants pour progresser d’un point de vue technique tout en préservant les citoyens (et donc également les opérateurs) et l’environnement. Le contexte d’incertitude doit par ailleurs être amplifié car le mot composé « nanomatériaux », réel « mot-valise », caractérise tout un ensemble de matériaux qui ont tous comme propriété unificatrice de disposer d’un rapport surface/volume très élevé, les éloignant des propriétés des matériaux massifs.La thèse de l’auteur est qu’une réflexion nouvelle est à engager sur la normalisation dans l’incertain et donc de l’éthique associée, qu’elle soit à mener à l’échelle européenne (comité européen de normalisation) ou internationale (ISO). Kant dans « La critique de la raison pure » posait des principes simples :
  • que puis-je connaître ? domaine typiquement dévolu aux chercheurs ;
  • que dois-je faire ?
  • qu’ai-je à espérer ? (cf. tous les rapports de prospective sur le sujet).
La deuxième question de Kant concerne de fait la demande de l’auteur sur le comment sciences, technologie et société gèrent leurs relations en vue du progrès. Comment, dans un monde en profonde mutation (et pas complètement à cause des nanotechnologies), proposer des actions permettant le rapprochement des valeurs (entreprises et sociétés) ? Quels sont les acteurs qui doivent autoriser cette mise en cohérence ? Sur quoi construisent-ils leur légitimité ? Comment seront évaluées (et par qui) leurs actions ? Doit-on créer des liens privilégiés entre parties prenantes qui pourront faire apparaître leurs accords, leurs dissensions… Au fond, comment développer un système où l’innovation pourra être légitimée par des travaux que la conscience collective tiendra pour utiles au nom de l’homme ?La notion de préservation de la santé et de l’intégrité humaine est acceptée par tous. Les règles par lesquelles la société essaie d’atteindre cet objectif humaniste sont relatives à une situation culturelle donnée, dans un espace-temps spécifique. Or, peut-on dire que, dans une évolution sociotechnique accélérée, les règles et les normes, affligées d’incertitudes considérables, constituent encore une référence assurée ? Comment concilier confiance et progrès technologique ?Ne faudrait-il pas redéployer l’idée d’un progrès trop dissymétrique sur d’autres bases, anticipant mieux les effets néfastes (possibles) des technologies nouvelles ?Ne doit-on pas alors revenir aux notions d’éthique de la responsabilité de Jonas [11, 12] qui écrivait :
  • « agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ;
  • agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie ;
  • ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre ;
  • inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir. »
Dans ce cadre, les savoirs convoqués ont une double origine : objectivement une connaissance des causes physiques, subjectivement une connaissance des fins humaines, ce qui oblige à accroître notre prévision des connaissances. Or, l’exemple des risques pour la santé a fait apparaître des effets à très long terme sur l’homme et sur l’environnement imposant des modifications brutales de procédés et des coûts humains et sociaux considérés aujourd’hui comme inacceptables (vache folle, silice, amiante…).En tout état de cause, la communication sur les actions est un impératif. En effet, il y a une connotation affective du risque qui prend avec le temps une dimension politique considérable (jusqu’à l’idéologie sécuritaire…) [13] accrue par des médias. Or, comme le rappelle de Sousa [14], « l’émotion, en circonscrivant momentanément le champ de notre attention nous pousse à ignorer tout naturellement la plus grande partie des informations qui sont à notre disposition. »Dans un tel cadre de complexité et de pression temporelle, aucune discipline appliquée aux risques liés aux nanotechnologies ne peut sans doute épuiser un objet à elle seule. « Ou bien le chercheur traite l’objet de façon partielle, en ignorant ou en traitant tous les liens qui existent inévitablement entre cette vue partielle et des partis pris globaux qu’il ne peut manquer d’avoir sur l’objet. Ou bien il met ses partis pris globaux au cœur de l’interrogation scientifique – non pas comme des éléments intéressants à regarder, mais comme les moteurs d’une dynamique qui prend alors l’inévitable désir d’unité comme un marchepied vers ce qui devient une exigence d’unité […] :
  • une pensée intégrée de l’objet et de ses facettes ;
  • la mise en œuvre de voies intellectuelles spécifiques requises simultanément ;
  • la pensée des limites qui s’attachent à toute voie intellectuelle spécifique ;
  • l’exigence de la cohérence.
[En ce sens], l’interdisciplinarité [à l’œuvre] ne peut constituer un mélange hasardeux ou approximatif ou ressembler à un simple processus de fusion, donc de neutralisation. » [15].Ce principe d’ouverture, louable en soi, sort du cadre « ordinaire » de la recherche scientifique ; cette ouverture correspond plus à une approche experte, se produisant souvent dans un cadre d’incertitude scientifique. D’une manière sans doute réductrice, on passe des risques objectifs à une « certaine imagination » des risques : d’une part, la logique probabiliste acceptée (situation actuelle), de l’autre, une approche heuristique ; on peut ainsi passer d’une appréciation de la sécurité à la recherche d’un sentiment de sécurité.Comment, par ailleurs, garder du sens aux actions de prévention s’appuyant sur la connaissance scientifique si les causalités ne sont plus perceptibles ?Un des premiers moyens est de réduire l’incertitude par l’emploi d’un modèle accepté par la société (d’où risque de « tectonique des paradigmes » conduisant par exemple à des affrontements idéologiques). Un second concerne sans doute l’augmentation du nombre de chercheurs mais, compte tenu du contexte, il y aura besoin de développer des actions sur des signaux faibles, sur des buts incertains (où chercher ?) souvent reliés indirectement au problème à traiter. Ceux-ci doivent prendre en considération, en dehors des sciences « dures », d’autres connaissances plus « molles » : sociologie, acceptabilité du risque… [16].Dans ce cadre, il devient de plus en plus difficile de définir la différence entre le « bien » et le « mal » à cause de l’augmentation très importante des interdépendances non seulement à l’intérieur du contexte de travail mais également avec l’ensemble du corps social.La question « Qu’est-ce que le mal ? » qui est posée, a une réponse proposée par Porée [17] : « Ce qui met la philosophie à bout » ! Est-ce suffisant ? Porée rappelle : « Ainsi, de même que la vertu consiste dans la science, le vice consiste dans l’ignorance : il est [le mal] l’effet non d’une volonté positive de mal faire mais d’une impuissance à voir ce qu’il faudrait faire. » Or, nous sommes placés sous le signe d’un changement perpétuel. Le mouvement « va de l’avant selon une loi qui lui est propre, et qui, sur le long terme, ne peut être enrayé » [18]. Il y a donc impossibilité d’une stabilisation des connaissances scientifiques avec des risques de problèmes irréversibles.Or, « Dans les sociétés où domine la tradition, les repères sont fixes et déterminés. La hiérarchie impose ses références […]. Le remue-ménage général auquel nous sommes confrontés nous place soudainement dans des situations nouvelles, imprévues, non codifiées. » [19]Peut-on régler le problème ? Dupuy et Roure [20] rappellent que « les nanotechnologies ouvrent un continent immense que l’homme va devoir normer s’il veut leur donner sens et finalité. Il faudra que le sujet humain recoure à un surcroît de volonté et de conscience pour déterminer, non pas ce qu’il veut faire, mais ce qu’il doit faire ». Mais comment ?Et le principe de précaution ?Oppenheimer a écrit en 1948, à cause de l’utilisation militaire de l’énergie nucléaire que « la physique a connu le péché » [21]. La transition qui commence à émerger induit des évolutions fortes à la fois dans l’innovation mais aussi dans les processus d’acceptabilité des risques. « Hier encore, l’activité scientifique pouvait s’épanouir, au risque de se révéler coupable ou complice de conséquences désastreuses. Aujourd’hui, on n’est pas loin de lui demander de faire à l’avance la preuve de son innocence. » [22] Il y a donc nécessité de retrouver la confiance entre la science, la technologie et la société.Or, comme le rappelle Duby [23], « un risque est d’autant plus surestimé et suscite une peur d’autant plus grande qu’il est inconnu, qu’il est non maîtrisé ou plutôt qu’on n’a pas le sentiment de le maîtriser, qu’on y est exposé involontairement, qu’il n’est dû qu’à un artefact, c’est-à-dire qu’il est créé par l’homme et n’existe pas dans la nature ». Ne peut-on pas rapprocher cette réflexion aux nanotechnologies ?Des articles sont publiés dans de nombreux médias, des rumeurs se répandent. Ce contexte pose la question de l’emploi des voies normatives utilisées jusqu’à présent, s’appuyant sur des connaissances et des critères techniques, validées par une longue expérience. C’est sur ce constat qu’a été conçu le principe de précaution « tout entier dirigé par une nouvelle urgence de la décision » [24], nouvelle ressource juridique qui exprime un modèle « d’anticipation sociale » pour penser et traiter le risque incertain.Il ne s’agit pas dans cette réflexion de revenir sur les fondements du principe de précaution, inscrit depuis peu dans la loi française et accepté par nombre d’autres pays. Le traitement d’un problème peut passer par différentes voies. Deux questions cependant doivent être prises en considération : l’émergence de la question, d’une part, et l’amplitude du problème, d’autre part. Dans ce dernier cadre, doit-on agir à l’échelon local ou mondial ? Doit-on freiner l’effort de recherche dans le domaine en l’absence d’une connaissance scientifique sur les risques suffisante dans un pays, alors que d’autres ne le feraient pas ? D’où d’ailleurs, l’intérêt d’une normalisation, sans doute à revisiter, valable à l’échelle de la planète.Ainsi, comme la normalisation, le principe de précaution est un moyen. Il peut être exploité pour autant que l’on sache « adopter des mesures effectives et proportionnées visant à prévenir le risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement supportable » [25].D’une part, la qualité des experts, la façon dont ils sont choisis doivent être susceptibles d’éviter la défiance. Surtout qu’en agissant dans un cadre d’incertitude élevée, l’approche experte est forcément heuristique (et largement interdisciplinaire) [16, 26]. Cependant Chemarin et al. [27] pensent qu’une information incertaine est d’autant plus fiable qu’elle comporte un noyau théorique suffisant et cohérent étayé par une communauté scientifique large et diversifiée. Le débat reste donc ouvert…D’autre part, il faut également « garantir les conditions de légitimité d’une prise de décision dont la moralité ne peut plus être mesurée à son adéquation à tel contenu prédonné : son rôle est de garantir institutionnellement la mise en place et le fonctionnement de procédures de consultation au cours desquelles personne ne peut prétendre détenir la clé de la vérité » [28]. Or, comment informer sur l’incertain, si tous les choix sont présentés comme émanant d’évolutions inéluctables ? [29] (cf. 6e et 7e PCRDT, par exemple). Rester sur le bord du chemin relève d’une certaine forme de suicide technique (et, par voie de conséquence, social) ; les espoirs des chercheurs sont d’ailleurs plus orientés vers l’accès à des connaissances nouvelles que vers la détermination (difficile, souvent) des effets sanitaires à long terme des nouvelles technologies.Que faire ?En fait, ce qui pose problème, c’est l’ampleur de la situation, sa rapidité de mise en place, avec en association, son caractère d’irréversibilité potentielle.Le principe d’une normalisation éclairée (cf. supra) est envisageable et doit garantir les aspects de durabilité évoqués par Derian [2]. Le cadre doit naturellement reprendre les concepts traditionnels impliqués dans ce type de situation – approche métrologique, étude sur l’animal (toxicité…), mesures de prévention… mais également, dans des conditions où l’information n’est pas stabilisée, associer d’autres acteurs. C’est probablement à ce stade que pourront se rencontrer le cadre éthique et son application sous forme de norme.Cependant, si l’on regarde l’arsenal du risque chimique « traditionnel », s’appuyant sur des méthodes validées depuis longtemps, on ne peut pas aujourd’hui considérer que tous les risques sont aujourd’hui maîtrisés (cf. par exemple l’approche REACH – Registration, Evaluation and Authorisation of Chemicals…). Or, dans le contexte exponentiel de développement des nanotechnologies, on peut considérer que l’on est encore très loin de la situation de la chimie et des matériaux massifs !Et cela est d’autant plus vrai que l’on est près du processus de conception ! Comment étudier la toxicologie d’un nanomatériau qui n’a pas encore été fabriqué ? Peut-on s’appuyer sur les connaissances que l’on a sur le matériau massif ? Pour autant que cela soit vrai, est-ce transposable à un autre matériau ? etc.Comment alors inciter à la sécurité sans nuire à l’innovation ? La démarche préventive au sein du laboratoire de recherche ou de R&D doit être appliquée : formation des intéressés aux risques, information sur les modes de protection collective, voire individuelle. Or, on considère que le risque est le produit du danger par l’exposition à un toxique. Le domaine de la prévention a façonné les espaces sociaux, légitimant des pratiques visant, quand le danger est connu, à réduire le risque par la diminution de l’exposition. À l’intérieur de l’entreprise ou du laboratoire de recherche, il y a nécessité de faire prendre conscience d’une activité à risque potentiellement élevé et la « boîte à outils » de la prévention peut être exploitée pour autant que l’on dispose de bons moyens de prévention, validés.Aussi, au cœur de la production, il y a possibilité – à coût relativement faible ( ?) (adaptation des procédés actuels) – d’éviter l’exposition des opérateurs. L’utilisation des nanomatériaux dans des procédés complexes peut également être l’objet du même type de protection.Si la santé des salariés peut ainsi être normalement garantie, il conviendrait que l’usage des matériaux disséminés chez les utilisateurs finaux soit adapté à une exposition minimale dans l’environnement (gestion des déchets ?…) avant que des études de toxicologie, voire d’épidémiologie, confirment l’absence de risques sanitaires.Or, les études de toxicologie, encore insuffisantes en termes de nombre sont plutôt alarmantes [4-10] : on peut attendre, en effet, des propriétés nouvelles induites par la diminution de la taille des particules. Celles-ci peuvent conduire à des risques que les matériaux massifs ne possédaient pas.Ainsi, le champ de l’incertain scientifique en situation de contraintes temporelles impose une réanalyse des méthodes « durables » à mettre en œuvre dans le développement de nouveaux procédés. L’exemple des nanotechnologies, domaine en pleine explosion, peut être utilisé pour examiner ce qui doit être fait, recherché, comment disposer d’un discernement amplifié sur les actions à mener ne serait-ce qu’en lien avec la société…En tout état de cause, l’information et la formation des opérateurs sont nécessaires en association avec une protection efficace. Ce contexte impose ainsi une recherche sur les procédés les plus adaptés pour éviter leur exposition. Cependant, après (avant ?) production, se posera le problème du risque possible d’exposition pendant la durée de vie du matériau (ainsi qu’au moment de son recyclage…).La question centrale est de faire correspondre ces propositions générales (et à approfondir) avec la pratique, dans un cadre où le retour d’investissement ne se substitue pas à toute argumentation morale [30]. Or, « il est plus économique de concevoir et de mettre en place les systèmes de prudence en même temps que les processus eux-mêmes quand cela est possible. Toutefois, nous butons collectivement sur l’indisponibilité des résultats d’études d’impact, sur l’absence de caractérisation des risques, sur la difficulté d’appréhender leur nature, leur contrepartie financière assurantielle ou contentieuse, et sur le déficit flagrant de conceptualisation adéquate » [20].Ne doit-on pas alors revoir les schémas traditionnels de décision, en associant d’autres acteurs pour élargir le champ du débat ? Alors, pourquoi ne pas inventer une normalisation « de précaution », évolutive mais acceptée par le « village mondial » évitant les nano-erreurs ?

« C’est pourquoi affirmer […] que l’éthique est une chance, c’est reconnaître que le désespoir en est une également. » [31]

Remerciements

L’auteur remercie très sincèrement E. Charikane de l’Association ECRIN pour ses avis et conseils éclairés.

Références

1 Monod J. La science et les valeurs. In : Pour une éthique de la connaissance. Paris : éditions La Découverte, 1970.

2 Le Marois G. Plan nanomatériaux – 10 propositions d’actions concrètes. Derian PJ, Avant-propos. Rapport DGE/SIMAP/ITVM. Paris : Ministère chargé de l’Industrie, 2005.

3 André JC. Réflexion sur les risques émergents au travail. Le Banquet 2005(22) : 307-16.

4 Mark D. Nanomaterials : a risk to health at work? Buxton (Royaume-Uni), 12-14 octobre 2004. www.hsl.gov.uk.

5 Berufsgenossenschaftliches Institut für Arbeitsschuz (BIA). BIA-Workshop : Ultrafine aerosols at workplaces. BIA-Report7/2003e. www.hvbg.de/e/bia/pub/rep/rep04/pdf_datei/biar0703/bia0703e_gesamt.pdf.

6 Faux SP, Tran CL, Miller BG. Jones AD, Monteiller C, Donaldson K. In vitro determinants of particulate toxicity : the dose-metric for poorly soluble dusts. Rapport de recherche 154 de Health and Safety Executive (HSE) (Royaume-Uni), 2003. www.hse.gov.uk/research/rrhtm/rr154.htm.

7 Friedlander SK, Pui DYH. NSF Workshop report on « Emerging issues in nanoparticle aerosol science and technology. University of California–Los Angeles, 27-28 juin 2003.

8 Dürrenberger F, Köck J, Höhener K. Overview of completed and ongoing activities in the field : safety and risks of nanotechnology. 2004 ; www.temas.ch/nano/nano_homepage.nsf/vwAllByKey/homelen.

9 Nanotechnologies: a preliminary risk analysis on the basis of a workshop organized in Brussels on 1-2 March 2004 by the Health and consumer protection directorate general of the European commission, 2004. http ://europa.eu.int/comm./health/ph_risk/event_risk_en.htm.

10 Herve-Bazin B. Avis d’experts : risques induits par les particules ultrafines. (à paraître, 2006).

11 Jonas H. Le principe Responsabilité. Paris : éditions du Cerf, 1990.

12 Jonas H. Pour une éthique du futur. Paris : éditions Payot, 1998.

13 Le Breton D. La sociologie du risque. Que sais-je? Paris : Presses universitaires de France, 1995.

14 de Sousa R. Évolution et rationalité. Paris : Presses universitaires de France, 2004.

15 Alvarez-Pereyre F. L’exigence interdisciplinaire. Paris : éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2003.

16 André JC, Masse R. L’expertise, la science et l’incertitude : l’expertise scientifique ou la langue d’ESOPE? Environnement, Risques et Santé 2002 ; 1 : 299-306.

17 Porée J. Le mal – Homme coupable, Homme souffrant. Paris : Armand Colin, 2000.

18 Arendt H. Le système totalitaire. Paris : Le Seuil, 1972.

19 Etchegoyen A. Le temps des responsables. Paris : Julliard, 1993.

20 Dupuy JP, Roure F. Les nanotechnologies : éthique et prospective industrielle. Tome 1. Rapport au Conseil général des mines et au conseil général des technologies de l’information, novembre 2004. www.cgm.org/themes/deveco/develop/nanofinal.pdf.

21 Oppenheimer R. St. Bull Atomic Scientist 1948 ; 4 : 60.

22 Salomon JJ. Les frontières du progrès. Passages 1999 ; 93 : 44-9.

23 Duby JJ. L’excès de jurisprudence, générateur de risque et de peur et donc d’auto-enfermement chez les scientifiques. Passages 1999 ; 93 : 34-5.

24 Latour B. Prenoms garde au principe de précaution. Le Monde 4 janvier 2000.

25 Loi dite « Barnier » du 2 février 1995 – Article 200-1 du code rural.

26 Roqueplo P. Entre savoir et décision, l’expertise scientifique. Paris : Inra éditions, 1996.

27 Chemarin S, Henry C, Michel-Kerjean E. Incertitude, précaution et assurabilité. Rapport au commissariat général au plan. 2002.

28 Hunyadi M. Survivre à la science – une certaine idée du futur. Paris : Albin Michel, 1999.

29 Le Goff JP. La démocratie post-totalitaire. Paris : éditions La Découverte, 2002.

30 Etchegoyen A. La valse des éthiques. Paris : éditions F. Bourin, 1991.

31 Audi P. L’éthique mise à nu par ses paradoxes mêmes. Paris : Presses universitaires de France, 2000.