ARTICLE
Les tissus et les humeurs d'origine humaine
et animale, ainsi que les extraits de plantes, ont probablement été
parmi les premiers médicaments utilisés par l'homme. Certaines
de ces coutumes se sont transmises ensuite, en tant que pratiques tribales
ou religieuses et il est possible qu'elles aient contribué à
la diffusion de certaines maladies. À titre d'exemple, la maladie
de Kuru [1], une encéphalopathie spongiforme transmissible, s'est
perpétuée jusqu'à récemment en Nouvelle-Guinée,
par la pratique du cannibalisme rituel qui comportait l'ingestion de fragments
du cerveau des cadavres par les proches parents du défunt.
À l'époque moderne, la transmission des virus par la
pratique médicale (transmission iatrogène) est devenue
un phénomène assez courant qui a beaucoup contribué
à l'émergence de certaines maladies. Ainsi, la transmission
du virus de l'hépatite B (VHB) a été facilitée
par les campagnes de vaccination en masse entreprises après la
Deuxième Guerre mondiale, par l'utilisation des seringues munies
d'aiguilles non jetables et par la pratique de l'hémodialyse et
de la transfusion sanguine. L'émergence du virus de l'immunodéficience
humaine (VIH) a été favorisée par des circonstances
similaires, tandis que l'agent de la maladie de Creutzfeldt-Jakob a été
véhiculé par les transplants de cornée, de dure-mère
et l'hormone de croissance pituitaire.
Dans le présent article, nous nous proposons d'aborder, d'une
manière non exhaustive, le cas particulier de la transmission
iatrogène des virus par les médicaments d'origine biologique.
Nous essaierons de présenter l'évolution historique ainsi
que les divers aspects du concept de sécurité virale,
plutôt que les aspects techniques, afin de mieux comprendre les
raisons qui ont placé ce problème au centre de l'attention
des organismes de santé publique. Cette démarche nous
aidera à mieux saisir le bénéfice unique apporté
par cette catégorie de médicaments, par rapport aux risques
inhérents qu'ils comportent.
La spécificité des produits biologiques
Le terme produit biologique (biologicals en anglais)
est apparu au début de l'ère de la microbiologie moderne
et il est utilisé à présent afin de désigner
tous les médicaments ayant une origine biologique [2, 3]. En pratique,
les produits inclus dans cette catégorie de médicaments
sont les suivants : 1) les vaccins bactériens et les produits utilisant
des vecteurs bactériens réplicatifs ; 2) les vaccins viraux
et les produits utilisant des vecteurs viraux réplicatifs ; 3)
les produits dérivés de bactéries, levures et cellules
animales en culture, dont le principe actif est exprimé dans les
cellules, soit naturellement soit à la suite d'une manipulation
génétique : c'est le cas des toxines bactériennes
(qui sont transformées en anatoxines), des vaccins recombinants
non réplicatifs, ainsi que des hormones et des cytokines naturelles
ou recombinantes ; et 4) les produits dérivés des tissus
et des humeurs d'origine humaine ou animale, comme les dérivés
stables du sang (albumine, immunoglobulines, facteurs de coagulation),
les hormones, la gélatine, le collagène, l'héparine,
etc.
Les produits mentionnés ci-dessus ne couvrent pas entièrement
la gamme de médicaments d'origine biologique et il faudrait y ajouter
les allergènes et les antibiotiques. La raison de leur exclusion
de cette liste réside dans les particularités de la matière
première et des techniques de production de ces deux dernières
catégories de médicaments.
Les produits biologiques possèdent une caractéristique
commune qui réside dans l'existence d'un procédé
de préparation du produit fini à partir de la matière
première. En conséquence, ils sont régis par la législation
pharmaceutique dans la plupart des pays du monde. C'est l'existence d'une
méthode de production qui différencie les médicaments
biologiques de l'utilisation clinique des organes entiers dans la chirurgie
de la transplantation, ou de la transfusion des fractions labiles du sang
(cellules ou plasma).
Il est évident que la technique utilisée pour la fabrication
d'un produit biologique exerce une influence considérable sur le
risque viral associé au médicament et l'exemple des accidents
induits par les vaccins viraux est notoire. Les procédés
utilisés pour la fabrication des médicaments biologiques
sont variables en fonction de la nature du principe actif ciblé.
À l'exception des vaccins qui impliquent une méthodologie
de préparation particulière, dans la plupart des cas le
principe actif est obtenu par des techniques de fractionnement physicochimique
et/ou par des méthodes de séparation moléculaire
et de purification par colonnes de chromatographie. Si les conditions
physicochimiques de production sont drastiques, elles auront une influence
favorable sur la sécurité virale. Mais, en pratique, les
principes actifs sont fréquemment très sensibles aux conditions
physicochimiques extrêmes et c'est pour cette raison qu'un vrai
équilibre doit être trouvé, au cours du développement
pharmaceutique, entre les techniques capables de diminuer ou d'éliminer
la charge virale et la sauvegarde des propriétés biologiques
du principe actif.
Il faut, également, tenir compte du fait que, dans certaines
conditions de fractionnement ou de chromatographie, les virus peuvent
être concentrés ou co-purifiés avec le principe actif.
C'est pour toutes ces raisons qu'il a été nécessaire
de développer des techniques spécifiques d'inactivation
virale adéquates à la préparation des produits biologiques,
mais les méthodes préconisées ne sont pas applicables
dans tous les cas.
L'analyse de la sécurité virale des nombreux produits
biologiques est également compliquée par la présence
de réactifs ou d'additifs d'origine humaine ou animale utilisés
au cours de leur fabrication. Ainsi, les ingrédients nécessaires
à la croissance des bactéries ou des cellules animales
en culture sont souvent d'origine animale, comme par exemple les peptones
ou le sérum de veau, l'albumine humaine étant un excipient
commun ajouté dans le produit fini de nombreux médicaments.
Une lecon du passé
: le cas des vaccins viraux
Le problème du risque soulevé par l'utilisation des
produits biologiques est sans doute le mieux illustré par les accidents
induits par les vaccins viraux.
Il est maintenant bien établi que, au cours du dernier siècle,
les vaccins et les campagnes de vaccination ont joué un rôle
majeur dans l'amélioration de la santé publique mondiale.
Dans ce contexte, les vaccins viraux occupent une position particulière
parmi les autres vaccins car, à l'exception de quelques substances
antivirales, ils sont les seuls moyens dont nous disposons pour combattre
un nombre important de maladies virales graves, telles que la poliomyélite,
la rougeole et la fièvre jaune. Leur efficacité est maintenant
bien confirmée et elle est notamment illustrée par l'éradication
de la variole en 1976. C'est, historiquement, la première fois
qu'une maladie transmissible a disparu grâce à un programme
mondial de vaccination. Ce vaccin, qui s'est avéré d'une
efficacité hors pair, avait été préparé
avec le virus de la vaccine, donc avec un « produit biologique »
développé à la fin du xviiie siècle
par Jenner.
En dépit de leurs succès incontestables, les vaccins
viraux ont été impliqués dans des accidents iatrogènes
dès le début de leur existence. Ainsi, avant l'ère
pastorienne, la vaccination antivariolique a occasionné la transmission
de diverses maladies. L'accident le plus spectaculaire a été
observé en 1861 à Rialta en Italie [4] où, par manque
de lymphe vaccinale préparée sur la peau des veaux, la lymphe
humaine a été couramment utilisée au cours des vaccinations
qui se pratiquaient de bras à bras. Au cours de cet épisode,
46 enfants et 20 infirmières ont été infectés
par la syphilis qui provenait de la lymphe d'un donneur. Il est remarquable
que l'accident de Rialta n'ait pas échappé à l'observation
attentive des médecins de l'époque.
Les effets adverses induits par les vaccins viraux résident
notamment dans la nature complexe propre à cette catégorie
de produits, car leur préparation fait intervenir un substrat cellulaire
indispensable à la réplication virale.
Historiquement, le développement des vaccins viraux a été
dépendant de l'innovation et de l'amélioration des techniques
utilisées afin d'obtenir un substrat cellulaire adéquat
et en quantité suffisante [5]. Cette évolution est montrée
dans le tableau 1.
Dans le passé, quatre catégories d'accidents ont été
induits par les vaccins viraux : 1) la persistance dans le vaccin d'une
fraction de particules virales infectieuses, qui a échappé
au processus d'inactivation, et ainsi provoqué des foyers de maladie
; 2) la présence, dans le vaccin, d'une substance d'origine cellulaire
capable de provoquer une réaction pathologique chez les sujets
vaccinés, comme, par exemple, l'encéphalite allergique provoquée
par la présence dans le vaccin antirabique de myéline ;
3) la présence, dans les cellules du substrat utilisé pour
produire le vaccin, d'un virus adventice endogène ou exogène
; et 4) la contamination du vaccin par un virus qui se trouvait dans les
réactifs utilisés au cours de la fabrication ou dans l'excipient
du produit fini. Ces différents types d'accident et les solutions
apportées sont présentés dans le tableau
2 [5]. Dans ce tableau, ne sont pas inclus les accidents provoqués
par les vaccins viraux atténués à cause de la réversion
de la virulence, comme par exemple les accidents paralytiques provoqués
par le vaccin polio oral atténué.
Lorsque nous comparons l'histoire du développement des vaccins
viraux (tableau 1) avec
les réactions adverses induites par la vaccination (tableau
2), il est facile d'observer que chaque nouvelle génération
de vaccins a été la cause d'effets indésirables [5].
Les accidents dus à une inactivation incomplète du virus
sont, en général, très dramatiques ; ils touchent
un nombre important de sujets vaccinés qui développent un
syndrome clinique spécifique à la maladie provoquée
par le virus présent dans le vaccin. Dans ces circonstances, il
s'agit toujours d'un groupe de malades qui ont reçu simultanément
le même lot de vaccin. Dans ce cas de figure, une association temporelle
est observée entre la vaccination et l'apparition de la maladie,
qui correspond à la période d'incubation de la maladie naturelle.
Pour toutes ces raisons, il est facile d'identifier le vaccin comme source
de l'accident.
Ce type de transmission virale a caractérisé l'accident
Cutter [6], survenu aux États-Unis en 1955, et provoqué
par la présence, dans le vaccin polio inactivé, de particules
virales infectieuses. Une situation similaire a été retrouvée
dans l'accident survenu à Fortaleza au Brésil [7] où
le vaccin antirabique contenait une quantité importante de virus
résiduel infectieux. Ces accidents ont eu un caractère particulièrement
tragique, à cause du nombre important de victimes et de la gravité
de la maladie provoquée.
Un autre exemple, dans cette catégorie d'accidents, peut être
pris dans le domaine vétérinaire. Avant les années
1980, l'apparition de foyers limités de fièvre aphteuse
ne permettait pas d'identifier leur cause, car ils surgissaient souvent
dans les troupeaux de bétail vacciné [8]. En 1981, à
l'occasion d'un foyer de fièvre aphteuse apparu dans une île
britannique, un rapprochement a pu être établi entre le virus
isolé à partir des animaux malades et la souche de virus
qui avait servi à la préparation du vaccin. Cette conclusion
a été le résultat d'une analyse comparative effectuée
entre le génome du virus ayant servi à la préparation
du vaccin et celui du virus ayant provoqué la maladie du bétail,
à l'aide du profil électrophorétique bi-dimensionnel
des fragments d'ARN viral obtenus après traitement par endonucléase.
Cet exemple montre l'importance des techniques de biologie moléculaire,
sans lesquelles une relation entre le foyer de la maladie et le virus
du vaccin n'aurait pu être établie.
En dépit du fait que les accidents neurologiques provoqués
par le vaccin antirabique aient été déjà signalés
du temps de Louis Pasteur [9], leurs causes sont restées longtemps
obscures. Il est très probable que le vaccin antirabique préparé
par Pasteur et ses élèves n'était pas complètement
inactivé et contenait du virus actif. Pasteur ignorait cette situation
et, de toute manière, à cette époque, les connaissances
sur l'inactivation des virus étaient pratiquement inexistantes.
En revanche, il mérite d'être signalé que les accidents
neurologiques graves qui suivaient la vaccination antirabique n'étaient
pas provoqués uniquement par le virus résiduel qui échappait
à l'inactivation, mais également par la myéline présente
dans le vaccin et qui induisait une encéphalite allergique [10].
En effet, le vaccin antirabique était préparé à
partir du système nerveux central (SNC) de lapins (et plus tard
avec celui de moutons), après inoculation avec le virus rabique
fixe. Le problème a été résolu définitivement
lorsque, dans les années 1960, le SNC des animaux adultes a été
remplacé, dans la préparation du vaccin antirabique, par
le SNC des souris nouveau-nées (qui ne possèdent pas de
myéline) ou par les cultures cellulaires.
Dans le cas de la rage, présenté dans le tableau
2, il n'a pas été facile de faire la différence
entre les accidents dus à une transmission virale, causée
par un vaccin insuffisamment inactivé, et les accidents neurologiques
provoqués par un composant cellulaire allergisant.
Dans d'autres situations, la présence d'un virus contaminant
dans un vaccin n'a été détectée qu'à
la suite de son utilisation dans des campagnes de vaccination de masse.
Ainsi, il a été découvert en 1961 que les cultures
cellulaires primaires de rein du singe Macacus rhesus, utilisées
pour la préparation des vaccins polio et adéno, contenaient
également un virus oncogène à ADN, le virus simien
40 : SV40 [11]. Ce virus a été retrouvé dans le vaccin
polio oral qui a été administré à des millions
d'enfants dans le monde entier [12]. Aux États-Unis, un suivi des
enfants ayant reçu, dans les années 1950, des vaccins qui
contenaient aussi le SV40 n'a pas révélé de fréquence
anormale de cancers [11]. Cependant, depuis ces faits, la présence
de séquences d'ADN du SV40 a été occasionnellement
détectée dans différentes tumeurs humaines, et plus
fréquemment dans les mésothéliomes. À l'occasion
d'une réunion récente [13], organisée aux États-Unis
par la Food and Drug Administration (FDA), le problème de l'infection
humaine par le SV40 a été réévalué.
Il a été conclu que le SV40 circulait dans les communautés
humaines avant l'introduction, au début des années 1950,
des vaccins préparés sur cultures de cellules de rein du
singe M. rhesus. Il semble donc que le SV40 soit en réalité
un virus commun du singe et de l'homme.
Une dernière catégorie d'accidents a été
la contamination du vaccin contre la fièvre jaune (vaccin vivant
atténué) par le virus de l'hépatite B, qui était
présent dans le sérum humain ajouté au vaccin comme
stabilisant thermique. Au début de la Deuxième Guerre mondiale,
dans l'armée anglaise, ainsi qu'en 1942 dans l'armée américaine,
une épidémie d'ictère s'est développée
parmi les soldats qui avaient reçu des lots de vaccin contre la
fièvre jaune contenant du sérum humain. Les virologistes
de l'époque ont rapidement incriminé le sérum humain,
ajouté dans le vaccin, comme étant la source de l'infection
[14] et son élimination a été décidée.
Mais c'est seulement en 1987 [15] que l'agent présent dans le vaccin
a été identifié comme étant le virus de l'hépatite
B. Cet accident a montré qu'un excipient, d'origine biologique,
ajouté dans le produit fini peut aussi contribuer à la transmission
d'un virus responsable d'une maladie humaine sévère.
Il est intéressant de noter qu'au cours de son développement
le vaccin polio oral a été à l'origine de cas de
paralysie [12] et probablement d'une épidémie de poliomyélite
[17]. Il est maintenant bien démontré que le vaccin polio
oral préparé avec les souches d'Albert Sabin provoque de
rares cas de paralysie. Cet inconvénient est pris en considération
dans l'analyse risque-bénéfice qui justifie son utilisation
dans les grandes campagnes de vaccination visant à l'éradication
de la maladie.
Dans l'ouvrage de G. Wilson [10] et celui consacré aux vaccins
sous la direction de S. Plotkin et E. Mortimer [17], les accidents induits
par les vaccins et particulièrement par les vaccins viraux sont
analysés. Toutefois, la plupart des accidents provoqués
par les vaccins ont à présent un caractère historique,
leur fréquence ayant diminué considérablement dans
le dernier quart de ce siècle. Les raisons de cette amélioration
sont les suivantes : 1) les progrès des connaissances scientifiques
sur la biologie et la biochimie des virus et le développement des
méthodes spécifiques et efficaces d'inactivation virale
; 2) une évaluation du risque-bénéfice plus rigoureuse
basée sur des études épidémiologiques et des
calculs statistiques ; 3) les progrès considérables réalisés
dans la culture en masse des cellules animales ainsi que dans la purification
des virus et des protéines ; 4) la mise en place d'une réglementation
sévère concernant l'application des bonnes pratiques de
fabrication, les contrôles et les exigences scientifiques pour la
mise sur le marché des nouveaux vaccins.
Un système de pharmacovigilance soigneusement élaboré
est toujours justifié, surtout pour les pays qui ont des programmes
de vaccination suivis. C'est, par exemple, grâce à la pharmacovigilance
qu'il a été établi en 1976 une corrélation
entre l'apparition d'un nombre accru de cas de syndrome de Guillain-Barré
[18] et l'utilisation dans le vaccin antigrippal d'une souche porcine.
L'amélioration considérable de la qualité, et
surtout de la sécurité des vaccins, a été
aussi le résultat d'une importante évolution de l'industrie
de préparation des vaccins. En effet, dans le dernier quart de
ce siècle, leur fabrication s'est concentrée dans de grandes
structures industrielles qui utilisent des cadres scientifiques de haut
niveau, capables de gérer avec compétence la complexité
de la biotechnologie moderne et les exigences techniques et réglementaires.
Cette évolution industrielle était déjà
prévisible au milieu des années 1960, quand G. Wilson
[10] soulignait que la fabrication des vaccins de haute qualité
ne pourrait être réalisée que par des grandes compagnies
industrielles. Seules de telles structures possèdent les importants
moyens financiers requis pour assurer le développement des nouveaux
vaccins. Ces développements sont en effet associés à
des fréquents remaniements de l'infrastructure technique et à
des exigences du contrôle de qualité, indispensables pour
assurer l'efficacité et la sécurité des vaccins
modernes.
Les produits biologiques
dans le tournant des années 1980
Un regard sur les années 1980 laisse apparaître clairement
que, vers le milieu de cette décennie, la convergence exceptionnelle
de trois événements majeurs a créé une situation
de crise concernant la sécurité de médicaments biologiques
issus de la technologie moderne. En effet, la contamination massive des
hémophiles par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH)
traités avec les concentrés purifiés de facteurs
de coagulation et l'apparition de cas de maladie de Creutzfeldt-Jakob
(MCJ) parmi les jeunes sujets traités par l'hormone de croissance,
préparée à partir des glandes hypophysaires extraites
de cadavres, ont révélé le rôle des médicaments
d'origine biologique dans la diffusion de nouvelles maladies transmissibles
[19]. Le troisième événement qui a bouleversé
le sentiment de sécurité et de confiance qui dominait nos
idées sur l'avenir des maladies infectieuses a été
l'apparition surprenante de l'épizootie d'encéphalopathie
spongiforme transmissible des bovidés (BSE ou « maladie de
la vache folle ») au Royaume-Uni.
La convergence de ces trois événements a constitué
une situation paradoxale, la santé publique étant confrontée,
cette fois-ci, à l'effet dévastateur de traitements médicaux
innovateurs et efficaces mais qui induisent des maladies graves provoquées,
dans le cas du sida, par un virus encore inconnu avant 1983, ou par l'agent
infectieux de la MCJ dont la nature reste à ce jour énigmatique
[19].
À son tour, l'opinion publique a été vivement
choquée par la situation particulière de ces deux groupes
de malades, les hémophiles et les enfants atteints de déficit
hypophysaire, qui ont été contaminés par des virus
responsables de maladies ayant toujours une issue fatale. Un autre élément,
qui s'est ajouté à l'émotion justifiée des
victimes et de leurs familles, a été l'intervention considérable
et sans précédent des moyens modernes de communication dans
le débat concernant la transmission des virus par l'hormone de
croissance pituitaire et les facteurs de coagulation, nouveaux médicaments
extraits de l'organisme humain et hautement purifiés.
Nous pouvons nous demander, à juste titre, ce qui a pu causer
l'apparition simultanée de deux événements a priori
indépendants : la transmission du VIH aux hémophiles et
l'apparition de la MCJ chez les sujets traités par l'hormone de
croissance pituitaire. La réponse à cette question est capitale
pour une analyse objective des circonstances qui ont présidé
à ces graves accidents.
Une courte incursion dans l'évolution des techniques de séparation
moléculaire et de purification des protéines nous montre
qu'à la fin des années 1960 et au cours des années
1970, des progrès remarquables ont été accomplis
dans ce domaine. Ces avancées ont permis à l'industrie des
produits biologiques de faire évoluer les techniques de séparation
moléculaire, comme par exemple la centrifugation zonale, le fractionnement
chimique et la filtration par gel, ainsi que la purification des protéines
par des procédés de chromatographie. La conséquence
directe de ces développements a été l'apparition
d'une nouvelle génération de médicaments d'origine
biologique hautement purifiés. De cette époque datent les
premiers vaccins viraux purifiés (grippe, polio, rage et hépatite
B purifié du plasma), les premiers interférons purs, les
facteurs de coagulation dérivés de cryoprécipité
obtenu du plasma ainsi que l'hormone de croissance dérivée
des hypophyses prélevées sur des cadavres.
La préparation des facteurs de coagulation purifiés
et d'hormone de croissance pituitaire ont permis des progrès cliniques
remarquables car, pour la première fois, des maladies sévères
dues à un déficit naturel de l'organisme ont bénéficié
d'une thérapie substitutive efficace.
Les avantages thérapeutiques de ces produits hautement purifiés
étaient tellement évidents qu'une analyse a posteriori
nous montre que leur évaluation avait été faite au
détriment d'un examen rigoureux des risques encourus. En effet,
la puissance et la simplicité de ces nouvelles techniques de séparation
ont pu créer l'impression que le risque, s'il existait, était
très limité car il était considérablement
réduit par le procédé de préparation. Ainsi,
dans les années 1970 et jusqu'au milieu des années 1980,
une équivoque sans précédent s'est créée
entre le bénéfice que les malades pouvaient tirer des nouveaux
médicaments, dont l'efficacité ne faisait pas de doute,
et l'évaluation du risque que comportait leur utilisation. Dans
le cas de l'hormone de croissance d'origine pituitaire, le risque semblait
acceptable du fait de la rareté de la MCJ (1 cas par million de
personnes et par an). Pour les dérivés plasmatiques, ce
risque était inconnu puisque les connaissances sur le VIH et le
sida étaient inexistantes avant 1981 et sont restées sommaires
jusqu'en 1984-1985. Cette situation dramatique a rapidement trouvé
une solution grâce aux efforts considérables de la recherche
scientifique. Ainsi, les études sur le sida ont abouti en 1985
au développement d'un test de diagnostic, outil essentiel pour
évaluer l'ampleur de la pandémie et pour définir
une stratégie de prévention. Pour l'hormone de croissance,
l'évolution scientifique a été différente
puisqu'il n'existe pas aujourd'hui de test capable de détecter
l'agent de la MCJ avant la phase clinique de la maladie.
Les études de validation ont d'abord prouvé qu'une solution
d'urée 6-8M est capable d'inactiver l'agent de la MCJ sans influencer
l'activité biologique de l'hormone de croissance. À partir
de 1986, l'hormone de croissance préparée par la technologie
de l'ADN recombinant fut disponible. Cette alternative représentait
la solution idéale car elle utilisait une hormone produite par
un procédé de biosynthèse, et non du matériel
humain.
Les accidents de transmission iatrogène analysés ci-dessus
ont eu pour conséquence une remise en cause de nos idées
sur la sécurité virale et de tout le système d'évaluation
des produits biologiques qui existaient alors. Cette démarche
a été d'autant plus nécessaire dans les années
1980 quand les nouveaux produits issus de la biotechnologie moderne
ont commencé à apparaître sur le marché.
La grande diversité de cette catégorie de produits et
leur complexité rend aujourd'hui très difficile l'évaluation
du risque viral qu'elle comporte.
La sécurité
virale est multifactorielle
La notion de risque viral associé à l'utilisation de
la totalité des produits biologiques est actuellement un concept
accepté par toute la communauté scientifique qui s'intéresse,
directement ou indirectement, au domaine des produits biologiques. Puisque
cette catégorie de médicaments est indispensable pour le
maintien et l'amélioration de la santé publique, les organismes
gouvernementaux et réglementaires sont obligés d'élaborer
une philosophie et une politique permettant de gérer le risque
inhérent à leur utilisation.
Essayons maintenant d'identifier les principaux éléments
qui influencent la sécurité virale et qui nous permettent
d'évaluer le risque lié à cette large catégorie
de médicaments. Théoriquement, trois approches complémentaires
sont utilisées pour contrôler la présence potentielle
des contaminants viraux dans les produits biologiques : 1) sélectionner
un matériel de départ qui ne contient pas des virus, 2)
utiliser un procédé de production capable d'inactiver/éliminer
les virus potentiellement présents et 3) tester les produits au
cours de leur fabrication et/ou, dans la phase finale, pour l'absence
de contaminants viraux. Il est évident que les approches 1 et 3
sont limitées par la sensibilité des méthodes utilisées
pour déceler de faibles concentrations de virus (ou d'anticorps
dans le cas des tests recherchant des marqueurs viraux) et par le volume
réduit de l'échantillon testé.
L'identification du risque et son évaluation dépendent
également d'autres facteurs, tels que ceux liés à
l'origine et à la nature de la matière première,
ou à l'effet global de la fabrication sur la charge virale. Essayons
de passer en revue, très brièvement, certains de ces facteurs
:
* L'espèce animale qui a fourni le matériel de départ.
Dans la transmission du VIH, du virus de l'hépatite C, et du
virus de l'hépatite B par les concentrés purifiés
de facteurs de coagulation ainsi que dans le cas de l'hormone de croissance
pituitaire, il s'agissait de médicaments dérivés
de l'organisme humain. Cette catégorie de produits comporte,
par la nature même de la matière première qui sert
à leur fabrication, un risque important de transmission virale
par l'absence de la barrière d'espèce. Si,
jusqu'à présent, les produits dérivés des
tissus et des humeurs animales n'ont pas été impliqués
dans des accidents iatrogènes de contamination virale, la transmission
chez l'homme de la BSE soulève cette question, à cause
de l'existence d'une nouvelle variante de la maladie [21].
* La variabilité du matériel d'origine et la possibilité
de le tester pour les marqueurs viraux. Les dérivés
plasmatiques sont préparés à partir de pools de plasma
de quelques milliers de litres (récemment la FDA a recommandé
de limiter les lots de plasma à 5 000 l). Chaque pool correspond
à un mélange de dons individuels de 300 ml pour le sang
total et de 600 ml pour le plasma. Le recours à un mélange
de cette ampleur se traduit par une variabilité de la matière
première qui justifie nos inquiétudes pour cette catégorie
de produit et ceci, même si chaque don provient d'un sujet qui a
été testé pour les marqueurs viraux.
Par rapport aux dérivés plasmatiques, les médicaments
issus des cultures de cellules animales se trouvent dans une situation
plus favorable car ils sont produits à partir d'une banque cellulaire
unique. Cette banque est constituée d'une population cellulaire
homogène qui facilite une étude approfondie destinée
à la détection d'éventuels contaminants viraux.
Une troisième catégorie est constituée par les
produits d'origine animale où, dans la plupart des cas, la production
est initiée à partir de pools d'un volume important. Pour
des raisons pratiques, le test des marqueurs viraux de chaque unité
qui entre dans la composition d'un pool n'est pas réalisable
et, en conséquence, la sécurité virale sera assurée
essentiellement par la capacité du procédé de fabrication
d'inactiver/éliminer les virus. Par exemple, la fabrication d'un
lot de gélatine comporte un mélange de quelques milliers
de carcasses animales, situation dans laquelle se trouvent également
d'autres produits d'origine animale, comme l'héparine et le suif
utilisés dans l'industrie cosmétique et dans la production
du glycérol.
* Les particularités techniques des méthodes de fabrication.
Celles-ci sont un maillon essentiel de la sécurité virale.
En fonction de la nature et de la sensibilité du principe actif,
un procédé comportant des conditions drastiques peut éliminer
la charge virale potentielle, présente dans le matériel
de départ. Lorsque cette condition n'est pas remplie, des étapes
spécifiques d'inactivation virale sont ajoutées, comme
par exemple dans le traitement du plasma par solvant-détergent
[22]. Cette méthode s'est avérée très efficace
pour inactiver les virus enveloppés, tout en ménageant
le principe actif. L'effet du procédé de production sur
les virus potentiellement présents dans le produit doit être
évalué au cours des études de validation [23] qui
sont actuellement requises par toutes les réglementations en
vigueur.
Les produits dérivés de cultures cellulaires peuvent
comporter d'autres facteurs de risque, dépendants, par exemple,
du volume du bioréacteur, des composants des milieux de culture,
notamment du sérum de veau ou d'autres réactifs d'origine
animale. La chromatographie d'immuno-affinité doit également
être considérée comme un vecteur capable d'introduire
des virus dans les produits. Pour toutes ces raisons, les réglementations
récentes, comme celle de la Conférence internationale d'harmonisation
(ICH), recommandent de tester soigneusement les produits de cultures cellulaires
avant la purification (le vrac non purifié). Cette étape
offre la meilleure occasion de détecter les virus qui ont été
introduits, d'une manière fortuite, dans le produit au cours de
sa fabrication.
La notion de sécurité virale est aussi liée à
nos connaissances scientifiques sur les virus. La découverte et
la caractérisation du virus de l'hépatite C, en l'absence
de sa visualisation en microscopie électronique ou d'une méthode
de culture sur cellules et sans aucune information sur la structure primaire
de son génome viral, représente sans doute un succès
considérable des moyens dont dispose la virologie moderne [24].
Il est toutefois raisonnable de s'interroger sur d'autres virus, encore
inconnus, qui pourraient contaminer les produits biologiques.
Dans le même ordre d'idée, le développement de
nouvelles méthodes de plus en plus sensibles pour détecter
la présence des virus montre aussi que la sécurité
virale ne peut jamais être considérée comme absolue.
Dans cette optique, la technique d'amplification par réaction en
chaîne d'une ADN polymérase (PCR) a ouvert un nouvel horizon
aux études de sécurité virale.
Enfin, la sécurité virale doit tenir compte de l'usage
clinique des produits. Les médicaments administrés sur des
longues périodes augmentent le risque d'une transmission virale
iatrogène, car ils exposent le malade à l'effet cumulatif
des doses répétées et échelonnées dans
le temps, comme cela a été le cas de l'hormone de croissance
pituitaire et celui des facteurs de coagulation. Dans le même sens,
l'administration par voie intraveineuse d'un produit biologique présente
plus de risque que son utilisation par voie intramusculaire. C'est probablement
cette circonstance qui a favorisé la transmission du virus de l'hépatite
C par les immunoglobulines intraveineuses. L'état clinique des
sujets qui reçoivent les produits doit être aussi pris en
considération. La transmission virale par les facteurs de coagulation
chez les hémophiles et la contamination des sujets qui ont reçu
les immunoglobulines intraveineuses suggèrent que le déficit
immunitaire des patients a joué également un rôle
dans la pathogenèse de ces accidents.
La conclusion majeure qui s'impose à la fin de ce chapitre est
claire : la sécurité virale des produits biologiques est
multifactorielle. Ce concept doit être retenu, aussi bien par
ceux qui sont appelés à évaluer les médicaments
d'origine biologique que par les industriels qui les produisent.
Remarques finales
Il nous semble que, pour les années à venir, la sécurité
virale restera un aspect important dans la stratégie du développement
de nouvelles molécules à usage médical. En parallèle,
les experts qui aident les organismes de santé publique dans l'évaluation
des médicaments issus de la biotechnologie moderne seront sûrement
confrontés souvent à de nouveaux problèmes, soit
liés à l'analyse des incidents dans lesquels une transmission
virale est suspectée, soit pour analyser l'impact sur la sécurité
virale de la conjoncture épidémiologique et du progrès
des connaissances scientifiques.
Une situation idéale serait de remplacer tous les produits
biologiques dérivés directement de l'organisme humain ou
animal par des molécules obtenues par la technologie moderne de
la recombinaison génétique. Des raisons conceptuelles, techniques
et économiques, ne rendent pas cette approche réalisable
dans tous les cas. Les produits dérivés du plasma, comme
l'albumine, les immunoglobulines et la colle biologique resteront encore
longtemps sur le marché car il n'y a pas d'alternative à
moyen terme. De nombreux autres produits d'origine biologique sont dans
la même situation.
En ce qui concerne les facteurs de coagulation VIII et IX, une solution
a été déjà trouvée car il semble que
des produits recombinants pourraient se substituer aux produits d'origine
naturelle obtenus par le fractionnement du plasma. De ce point de vue,
l'expérience positive acquise avec l'hormone de croissance recombinante
est très encourageante. Il serait donc raisonnable de supposer
qu'à moyen et long terme la plupart des produits biologiques existants
resteront sur le marché des médicaments. À présent,
l'industrie continue de développer des produits d'extraction naturelle
qui semblent justifiés par l'analyse risque-bénéfice.
En dehors des raisons exposées ci-dessus, la sécurité
virale restera dans les années à venir un sujet important
à cause de la pression légitime qui est exercée par
les consommateurs et les médias sur les organismes de santé
publique. L'opinion publique est sensibilisée à ce sujet
et elle demande à être tenue au courant des événements
liés à la sécurité des médicaments.
Un aspect final qui mérite d'être souligné est
celui de la contribution des virologistes à l'étude et à
l'évaluation de la sécurité virale. Afin de pouvoir
développer des procédés de fabrication qui prennent
en considération le risque de transmission virale, l'industrie
a besoin de la compétence des virologistes. Les virologistes sont
également nécessaires aux organismes de santé publique
et ils sont appelés à évaluer et à suivre
les conséquences de l'administration clinique des produits biologiques.
La communauté scientifique et les experts virologistes qui
travaillent dans les groupes des différentes agences réglementaires,
nationales et internationales, ainsi que ceux qui sont impliqués
dans l'industrie pharmaceutique ont le devoir de travailler ensemble afin
de participer au débat permanent stimulé par les problèmes
complexes posés par la sécurité virale des médicaments
d'origine biologique. C'est leur rôle d'expliquer au public le bénéfice
et le risque que comporte l'utilisation des médicaments d'origine
biologique et comment cette responsabilité doit être partagée
et assumée par ceux qui les fabriquent et ceux qui régissent
l'évaluation et la mise sur le marché de tels produits.
CONCLUSION Remerciements.
Je tiens à exprimer mes remerciements à Daniel Larzul pour
la lecture critique de ce manuscrit ; ses remarques et suggestions m'ont
été d'une grande utilité. Les discussions avec mes
collègues qui participent au travail du groupe de sécurité
virale à l'Agence du médicament sont à l'origine des
nombreuses idées exposées dans le présent article.
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La bibliographie a été limitée, le sujet étant
trop vaste pour présenter une liste de références
exhaustive. Les lecteurs intéressés par les problèmes
de sécurité virale peuvent consulter les ouvrages suivants
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the WHO Study Group on Biotechnologicals (ce volume inclus le document
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dans la préparation des produits biologiques). Petricciani JC,
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* Continuous cell lines as substrate for the production
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Horaud F, Brown F, eds. Dev Biol Stand (Basel, Karger) 1990 ; vol.
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* Safety of biological products prepared from mammalian cell in culture.
Brown F, Griffith E, Horaud F, Petricciani J, eds. Dev Biol Stand
(Basel, Karger) sous presse.
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virale :
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Note for guidance on virus validation studies : the design, contribution
and interpretation of studies validating the inactivation and removal
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* ICH topic Q5A. Note for guidance on quality of biotechnogical
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cell lines of human or animal origin, 1997.
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