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L'arbre et la ville dans la région de Maroua (Extrême-Nord-Cameroun)


Science et changements planétaires / Sécheresse. Volume 13, Numéro 3, 155-63, Septembre 2002, Notes originales


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Louis YENGUE, Yann CALLOT, Laboratoire PRODIG, UMR 8586 du CNRS, Institut de Géographie, 191, rue Saint-Jacques, 75005 Paris, France..

Résumé : L'étude présente l'évolution des rapports entre l'arbre et la ville dans le nord du Cameroun depuis des siècles. Cette région, marquée par un long passé historique, a subi des vagues successives de colonisation. À chaque nouvel arrivant a correspondu un rapport particulier à l'arbre. Il en a résulté des relations très différenciées entre l'homme et les arbres qui ont constitué la trame de fond de l'évolution passée et présente du couvert ligneux dans les agglomérations. C'est en particulier le cas de Kaya senegalensis (caïlcédrat), une espèce locale, et de Azadirachta indica (neem), importé des Indes via les colonies britanniques au début du xxe siècle. Aujourd'hui, l'évolution des peuplements se poursuit, guidée par des raisons plus économiques que sociales, avec une dégradation prononcée de Kaya senegalensis et un maintien de Azadirachta indica.

Mots-clés : Foresterie ; Environnement.

Illustrations

ARTICLE

Récession économique, baisse des salaires, dévaluation du franc CFA, ont entraîné ces dernières années une augmentation très substantielle des coûts des produits importés, en particulier pharmaceutiques, avec, entre autres conséquences, une modification inquiétante du paysage arboré dans les villes de la région de Maroua, à l'Extrême-Nord du Cameroun. Les populations redevenant des adeptes... de la pharmacopée traditionnelle.

La Province de l'Extrême-Nord-Cameroun (carte) se situe à 300 kilomètres au sud du lac Tchad, entre le 10e et le 12e degré de latitude Nord. La ville de Maroua en est la capitale. Le relief est composé d'un ensemble de plaines adossées aux monts Mandara, un massif montagneux à la frontière avec le Nigeria. L'altitude moyenne est de 1 000 m en montagne et de 300 m en plaine [1]. Le climat est de type soudanien à nuance sèche [2]. Il tombe environ 800 mm d'eau par an entre juillet et octobre durant la saison des pluies. Le reste de l'année, le soleil assèche le paysage. Au plus fort de la saison sèche, les températures oscillent alors autour de 35 °C. L'arbre, par son ombre portée, prend alors une importance vitale.

Les densités de population sont élevées, avec une moyenne de 69 habitants par km2 (recensement de 1987). Localement, elles peuvent atteindre 200 habitants par km2. Plus de 40 ethnies sont réparties en plusieurs groupes humains. Cette richesse ethnique est le résultat d'un long passé historique marqué par des vagues successives de colonisation. Schématiquement, les peuplades originelles - animistes - furent colonisées par les Foulbé - de confession musulmane - dès le début du xixe siècle [3, 4 et 5]. L'arrivée des Européens (Allemands, Anglais et Français par la suite), un siècle plus tard, marqua le début d'une nouvelle colonisation, jusqu'à l'indépendance du Cameroun, le 1er janvier 1960.

À chaque nouvel arrivant a correspondu un rapport particulier à l'arbre. Il en a résulté des relations très différenciées entre l'homme et les arbres. Celles-ci ont guidé l'évolution passée et récente du couvert ligneux, objet de notre travail. L'étude ne se limitera qu'aux agglomérations, car c'est là que la complexité des rapports homme-arbre est la plus marquante.

L'étude a utilisé quatre approches différentes :

- des recherches bibliographiques ;

- l'étude d'images satellites et photographies aériennes multidates ;

- nos observations personnelles, effectuées entre 1996 et 1999, et matérialisées par des séries de photos retraçant les mutations du couvert ligneux ;

- des enquêtes de terrain, toujours sous forme de conversations informelles avec les citadins. Dans la région, cette méthode d'enquête est la seule qui permette d'aboutir à une information fiable. Les habitants assimilent ceux qui se présentent devant eux avec un support papier comme des agents de l'État et les informations données sont donc tronquées, surtout en ce qui concerne l'environnement. Ces enquêtes ont permis d'apprécier les rapports entre les citadins et les arbres et surtout d'apporter des explications aux mutations observées.

L'arbre et la ville jusqu'en 1950

Les rapports entre l'arbre et la ville dans la région de Maroua ont constamment évolué depuis la période pré-coloniale jusqu'à nos jours. L'installation de l'arbre dans les agglomérations a été étudiée par Seignobos [6] dont nous reprenons certaines données dans cette partie.

Avant l'arrivée des Européens, l'arbre était généralement rejeté hors de la cité. Seules les espèces utiles (Faidherbia albida, Borassus aethiopum, Ziziphus spp., Ficus spp., etc.) étaient tolérées, notamment pour leur intérêt médicinal et alimentaire. Elles formaient une auréole autour des habitations. Au-delà de cette auréole de parcs d'arbres utiles, se trouvaient souvent les lignes végétales de défense, composées d'Euphorbia spp., Commiphora africana (myrrhe d'Afrique), Acacia campylacantha, Ziziphus mauritiana (jujubier), etc.

Ces couronnes d'arbres furent presque systématiquement détruites lors des conquêtes musulmanes. Cette tactique de guerre des conquérants visait à destabiliser l'assiégé. Les familles qui avaient opté pour la fuite détruisaient également le couvert ligneux afin de ne pas faciliter l'installation des nouveaux venus.

Néanmoins, l'arbre n'était pas totalement absent de la cité, en particulier avec les ficus qui ombrageaient non pas les concessions privées, mais les différentes places des bourgs. Ces ficus furent - et sont encore souvent - sacralisés par leur position à proximité de la maison du chef. Ce sont des essences à diffusion facile par bouturage. Le vainqueur qui occupait un village faisait parfois des prélèvements afin de les bouturer chez lui pour se rappeler l'exploit. Parfois, c'est une variété tout entière qui était vénérée. C'est le cas de Ficus platyphylla, indifféremment à l'intérieur et hors des cités.

Les cités pré-islamiques furent conquises et repeuplées par des civilisations venant du Nord. Ces peuples, venus du Sahel ne prenaient pas l'arbre en compte et ne favorisaient pas la construction de parcs, ne pratiquant que très peu l'agriculture. Dans les bourgs, les espaces dégagés et sablés furent privilégiés. L'arbre était accusé de faire pourrir le chaume des toits qu'il recouvrait, d'être incompatible avec les cases de terre, car il empêchait le soleil de les sécher rapidement après la pluie et enfin de servir souvent, en particulier les ficus, de perchoirs à des colonies d'oiseaux dont les déjections constituaient une grande gêne. Ces cités, nouvellement peuplées par d'anciens éleveurs nomades, entretenaient donc une méfiance psychologique à l'égard de l'arbre, ressenti comme le propre des populations conquises souvent agricoles.

Certaines essences furent alors refoulées de la cité, tels les ficus, qui appartenaient très souvent aux chefs locaux et servaient d'autels pour les sacrifices. La cité devenant un foyer musulman, l'arbre médicament fut rejeté. D'autres essences se développèrent, en particulier celles propagées indirectement par les occupants comme Adansonia digitata (baobab) qui se répandit dans la région avec l'arrivée des Foulbé et Carica papaya (papayer) près des lieux d'ablution. Certaines espèces se propagèrent rapidement en ville à cause de leur connotation positive aux yeux de la population musulmane. Phoenix dactylifera (palmier dattier), arbre de l'islam, qui ponctuait le parcours des pèlerins en est un exemple. On le retrouve encore dans les sarés1 de certains lamidos2 et notables.

Les végétaux ne furent jamais totalement exclus du saré, y compris ceux qui sont redevables à de vieilles pratiques, comme Calotropis procera (arbre à soie du Sénégal) protégeant les habitations de Maroua contre le vol.

C'est l'administration coloniale qui fit entrer l'arbre dans la ville. Pour elle, l'agrément d'une ville se mesurait à sa verdure. Les Allemands prirent les arbres qui se bouturaient facilement et qu'ils avaient à portée de main. Ce fut le cas des ficus sur les voies d'accès de Maroua. Les Français développèrent Kaya senegalensis (caïlcédrat), Borassus aethiopum (rônier) qui borde les approches de Yagoua, ainsi que le flamboyant, qui font encore le charme de certaines bourgades comme Mokolo. Après la seconde guerre mondiale, d'autres espèces vont se répandre, notamment la trilogie Azadirachta indica (neem), Cassia siamea (sindian) et Dalbergia Sisso. Planter des arbres, c'est avoir d'une certaine façon prise sur la ville. C'est le moyen le plus immédiatement perceptible de la transformer, alors que les progrès en matière d'architecture sont lents et les techniques de vulgarisation difficiles à mettre en application (photos 1, 2, 3 et 4). Pour les administrateurs qui n'effectuaient généralement que de courts séjours, les arbres plantés représentaient souvent la seule marque tangible de leur passage. Cela se traduit dans les villes par l'omniprésence de l'arbre et par la non-continuité des essences, chaque administrateur ayant eu sa préférence. La répartition des essences est donc aléatoire dans les tissus urbains, sans localisation préférentielle de telle ou telle espèce dans les différents quartiers. Il est d'ailleurs fréquent d'avoir plusieurs espèces différentes sur une même rue.

Usages de l'arbre dans les villes depuis un demi-siècle

Aujourd'hui, les agglomérations sont couvertes par des espèces variées, en particulier Azadirachta indica, espèce importée, et Khaya senegalensis. Même les plus petites bourgades sont concernées, à l'image de Guingley au nord-est de Maroua (carte, photos 3 et 4). Ces espèces ont toutes la particularité d'être semper virens et permettent ainsi d'avoir de l'ombre pendant la rude saison sèche, où le thermomètre affiche souvent plus de 50 °C s'il est exposé aux rayons du soleil. Toutes les activités dites informelles se développent à l'ombre de ces arbres. L'arbre, c'est la vie : les rues les plus ombragées sont les plus animées et regorgent d'activités multiples. À l'inverse, les voies les plus exposées aux rayons du soleil sont les plus délaissées. Les commerçants refusent d'ailleurs de se faire des abris, très souvent en tôles ou en matériaux de récupération, car l'abri a de fortes chances d'être balayé dès les premières rafales de l'harmattan. Ils préfèrent proposer leurs services ou leurs articles, à l'ombre d'un arbre couvert de feuilles. Puisqu'il ne pleut que très rarement, aucun problème ne se pose, bien au contraire. Du fait de leur couverture arborée, les agglomérations ont l'aspect d'oasis en plein désert, surtout en saison sèche (figure 1). Cette uniformité apparente de la couverture boisée dans les villes cache une différentiation des usages selon les espèces.

Azadirachta indica, l'arbre du pouvoir administratif

Azadirachta indica, omniprésent dans pratiquement toutes les villes et les villages de l'Extrême-Nord du Cameroun, a été introduit par le biais des colonies anglaises et en particulier le Nigeria [6]. Il toucha le Nord Cameroun en 1947. C'est l'arbre de la facilité : il pousse rapidement, dans des conditions diverses de sol et aussi bien en milieu soudanien que sahélien. Implanté d'abord sur les marchés, puis le long des rues, il entra ensuite dans les concessions. Azadirachta indica n'a pas d'utilité précise au Nord Cameroun et c'est ce qui le fait encore perdurer aujourd'hui. De plus, il peut se diffuser rapidement avec comme agent propagateur la chauve-souris qui raffole de ses fruits. Azadirachta indica est devenu peu à peu l'arbre de la ville et l'arbre de l'administration. En planter dans les villages, le long des axes principaux, sur les marchés, sera un signe de l'emprise des chefs de canton et des chefs de village sur leur territoire.

Dans les plaines de la région de Maroua, pratiquement toutes les implantations humaines pérennes sont marquées par la présence de Azadirachta indica. Cette réalité a forgé des réflexes: lors des déplacements dans la brousse, la vue de Azadirachta indica au loin suppose la présence d'habitations où il sera possible de se désaltérer ou de demander son chemin. La taille de ces arbres laisse supposer l'ancienneté de leur implantation. Dans les monts Mandara, la pénétration de Azadirachta indica n'a pas la même ampleur. Seuls les villes et gros villages sont complantés de Azadirachta indica. Cela provient du fait que cet espace fut longtemps replié sur lui-même et donc très peu ouvert aux nouvelles pratiques. Mais de plus en plus, cette espèce étend ses ramifications même dans les endroits les plus reculés de la montagne.

Azadirachta indica est une essence qui vient de l'Inde. Elle pousse là-bas depuis plusieurs siècles et est couramment utilisée par les populations locales. Pratiquement toutes les parties de l'arbre ont une utilité [8]. Les feuilles, avec 15 % de protéines servent de nourriture pour le petit bétail, mouton et chèvre. Elles sont souvent utilisées comme insecticide. Le bois, assez lourd, est principalement utilisé comme bois de chauffe ou pour la fabrication du charbon de bois. De plus, ce bois se travaille facilement et est résistant aux termites et autres insectes destructeurs. Il est donc souvent préféré pour la construction des habitations, des charrettes et la fabrication des manches des outils agricoles. La sève des branches supérieures et des racines devient une boisson très appréciée une fois fermentée. Les fleurs et les jeunes bourgeons sont préparés en sauce. Le noyau du fruit contient 45 à 60 % d'huile. Cette huile est largement répandue en Inde. Elle remplace l'huile de palme et de noix de coco dans la fabrication de savon. Elle est également utilisée comme lubrifiant pour les machines. Enfin, l'écorce, les feuilles, les fruits, l'huile et la sève sont également utilisés dans la pharmacopée : traitement contre la syphilis, la tuberculose, les rhumatismes, antidote contre les morsures de serpents et les piqûres de scorpions.

Dans les colonies britanniques comme le Nigeria, cet arbre a été introduit il y a environ 150 ans [6]. Il a fallu environ 100 ans pour que les populations locales se l'approprient et l'exploitent comme une essence autochtone. Mais ici, son utilisation est restée beaucoup plus restreinte qu'en Inde. Dans l'extrême Nord du Nigeria, son bois est préféré aux autres espèces pour la production d'énergie. Toujours dans cette région, Azadirachta indica est planté sur les espaces de culture intensive en vue d'améliorer la teneur en pH des sols et les fertiliser. De plus, sous Azadirachta indica, le sol est beaucoup plus humide pendant la saison sèche. Ainsi, il est de plus en plus utilisé en agroforesterie dans les systèmes de rotation de culture avec une période de reboisement.

Dans la région de Maroua, cet arbre ne marque le paysage que depuis cinquante ans. Il n'est pas encore entré dans les habitudes des populations locales. Ses feuilles sont parfois utilisées comme insecticide. De plus, il peut se consumer même quand il vient d'être coupé. Il constitue alors une réserve de bois de feu en cas de nécessité. Ainsi, cet arbre est décapité vivant, avec l'approbation de toute la population. Seul le personnel des Eaux et Forêts lutte contre cette attitude, mais il n'a pas la capacité de s'y opposer efficacement, faute de moyens matériels, financiers et humains. Heureusement, cette pratique est encore marginale. La fumée issue de la combustion de ce bois est accusée de causer des troubles dans le couple, ce qui rend son utilisation très occasionnelle.

Kaya senegalensis, une essence aux multiples usages

Certains administrateurs préféraient des arbres locaux d'allure imposante comme le Kaya senegalensis. Mais cet arbre était pénalisé par sa difficulté à prendre racine et par sa faible croissance. Il a fallu un certain temps pour élever de belles lignes de Kaya senegalensis le long des routes de Garoua et de Maroua.

Kaya senegalensis est, contrairement à Azadirachta indica, connu dans la région depuis plusieurs siècles. Son usage est donc complètement rentré dans les mœurs. L'écorce de cet arbre est recherchée pour la préparation du bil-bil3 pour la pharmacopée : traitement contre la jaunisse, les piqûres de scorpions, les maladies de la peau, les maux de têtes et de ventre. De plus, les racines secondaires, très près de la surface pour assurer l'équilibre de l'arbre, sont recherchées pour la médecine traditionnelle. Elles servent de remède contre la stérilité, les maladies mentales, la syphilis et la lèpre. Les fruits servent à la préparation d'une huile qu'utilisaient les femmes, autrefois habillées juste d'un cache-sexe, pour leur beauté corporelle. Mais de nos jours, avec les huiles industrielles et les vêtements de tissus, cette pratique a presque totalement disparu.

Du fait de ces multiples usages, Kaya senegalensis est l'un des arbres qui tient une place privilégiée dans les sociétés animistes. La preuve en est que c'est l'une des rares essences à avoir un droit complètement différent de celui du sol. Le propriétaire de l'arbre n'est pas forcement celui qui détient la terre : un champ peut se vendre, peut s'échanger, mais Kaya senegalensis qui s'y trouve appartiendra toujours au premier propriétaire de la terre et à sa descendance. L'exploitation de l'arbre, qui va de l'élagage au ramassage des fruits tombés, lui reviendra toujours. Cet usage, généralisé dans les pays « païens » avant l'arrivée des musulmans, est de nos jours dépassé. Il reste quand même à l'origine de nombreux conflits dans certains villages.

Après l'arrivée des musulmans, Kaya senegalensis, comme beaucoup d'autres espèces, fut abattu en grand nombre. L'utilisation de ceux qui restaient se faisait très discrètement. C'est la colonisation française qui va le faire entrer dans la ville comme arbre d'ornement. Seules quelques villes vont avoir de belles ruelles rectilignes bordées de Kaya senegalensis. C'est le cas de Maroua, de Mokolo et de Garoua, plus au sud. L'utilisation de Kaya senegalensis comme arbre ornemental dans les villes sera très restreinte. Cet arbre ne se plante pas aisément et sa croissance est très lente, ce qui compromet son avenir dans les villes du Nord Cameroun.

Évolution récente des formations boisées

Les années 1990 marquent une étape importante dans les mutations du couvert ligneux citadin. Les différentiations entre les espèces vont s'accentuer, mais plus pour des raisons économiques que sociales.

Kaya senegalensis

Une nouvelle donne va bouleverser l'existence de Kaya senegalensis dans la région. Le Cameroun, comme beaucoup de pays africains, est confronté à l'une des plus fortes récessions économiques jamais connue dans le pays, marquée par une baisse des salaires de plus de 60 %, la dévaluation du franc CFA, etc. Tout ceci entraîne la baisse du pouvoir d'achat et l'augmentation vertigineuse du prix des produits importés tels que les produits pharmaceutiques. L'une des conséquences de cette situation économique est le retour des citadins vers la médecine traditionnelle, moins chère.

Kaya senegalensis, considéré par la population locale comme une pharmacie vivante où il suffit de prélever un bout d'écorce pour soulager ses maux à moindre frais, est alors fortement sollicité. Le fait que l'écorce et les fruits de cet arbre soignent les maux de ventre, l'une des maladies les plus répandues ici, avec le paludisme, précipite la destruction de cet arbre. Avant les années 1990, cette pratique était très peu répandue en ville, du moins en comparaison avec la situation actuelle. De nos jours, sa vulgarisation entraîne la destruction progressive de Kaya senegalensis à Maroua. La situation va de mal en pis. En 1996, la taxation des soins dans les hôpitaux publics, jusqu'alors gratuits, a accentué le mouvement.

L'abattage de cet arbre suit un processus complexe que nous avons observé dans les rues de Maroua (photos 5, 6, 7 et 8). La vie de l'arbre ne repose que sur les parties extérieures de son tronc. Or c'est l'écorce qui est en premier sollicitée par les populations. Presque toutes les espèces de la ville ont déjà l'écorce éraflée, première étape vers la mort. Au bout de quelques années, l'arbre est attaqué par des agents bactériens et se dessèche. Le tronc nu de l'arbre, sans vie, se dresse alors sur le bord des rues, tenu par un important système racinaire.

À ce stade, une deuxième catégorie de personnes entre en jeu : non plus celle qui va vers Kaya senegalensis pour la pharmacopée, mais celle qui est à la recherche de bois mort pour le feu. Le tronc sera grignoté pendant des mois à hauteur d'homme, par des coups de haches et de machettes. Une entaille finit par être creusée. Très vite, les fortes rafales de l'harmattan viendront à bout de l'arbre. La population se rue alors sur les branches dénudées et asséchées pour repartir avec des bouts de bois. Quelques jours après, il ne reste plus que le tronc, plus résistant aux assauts des haches et des machettes ; mais lui aussi finira par alimenter le feu dans les cuisines. Même la souche de l'arbre va être déchaussée et disparaître. C'est la dernière étape du processus. Deux à quatre ans après l'éraflure, il ne restera plus aucune trace de l'arbre.

Ce processus de destruction de l'arbre se fait donc lentement, mais irrémédiablement (photos 9, 10 et 11). Quand on sait que l'entretien d'un arbre coûte environ 30 000 FCFA/an (selon les agents du ministère de l'Environnement) et qu'il ne grossit que d'environ 1 cm par an sur le diamètre, on devine les pertes de temps et d'argent que représente la disparition d'un tel couvert.

La communauté urbaine de Maroua essaie d'y remédier en proposant des solutions. En 1997, un badigeonnage systématique des troncs de Kaya senegalensis avec de l'huile de vidange a été instauré afin de limiter les éraflures. Mais toujours sans succès : les prélèvements d'écorces se faisaient au-dessus de la zone huileuse ou après que l'huile eût disparu. Les autorités ont vite compris l'inadaptation de cet arbre dans les villes de l'extrême Nord. Les rares opérations de reboisement se font surtout en Azadirachta indica et en acacias (photos 12 et 13).

Certains éléments peuvent arrêter le processus de destruction du caïlcédrat. C'est le cas d'une rue de Maroua où le processus a débuté normalement dans les années 1990. En 1996, lorsque nous avons commencé à l'étudier, la destruction était bien avancée avec, d'un côté de la rue, Azadirachta indica de belle taille et de l'autre coté, Kaya senegalensis en très mauvais état. Mais depuis, la situation est comme figée. La raison tient à une présence militaire en continu sur cette rue. En 1994, l'État camerounais restructure sa défense nationale et envoie dans chaque province un général chargé de diriger les forces armées de cette région administrative. Les bureaux de ce commandement - l'un des bâtiments les mieux gardés de Maroua - sont installés dans cette rue. Cette présence militaire a vite fait de décourager les ramasseurs de bois.

La destruction de Kaya senegalensis est limitée à la province de l'extrême Nord. Plus au sud, à Garoua, les Kaya senegalensis sont aussi abondants que les Azadirachta indica et les éraflures ne sont observées que sur quelques rares individus. Cela est sûrement imputable au peuplement. En effet, Garoua, contrairement à Maroua est une ville de création Foulbé sur un espace pratiquement inhabité. Les habitants n'ont donc aucune attache ancienne vis-à-vis de cet arbre comme c'est le cas pour les populations de la région de Maroua.

Azadirachta indica

Même s'il n'est pas autant menacé, Azadirachta indica n'est pas totalement épargné par les coups de haches et de machettes. Comme nous l'avons déjà dit, il a la particularité de se consumer même lorsqu'il vient d'être coupé. Ainsi, les familles les plus pauvres y prélèvent souvent quelques branches pour cuire le repas du jour. Selon les femmes que nous avons interrogées, cette pratique ne s'applique qu'en dernier recours pour les raisons déjà citées d'effets supposés de la fumée de cet arbre sur le couple. Elle reste donc très marginale.

Depuis quelques années, l'électrification de certains quartiers bouleverse l'existence de Azadirachta indica. En effet, les arbres, qui peuvent atteindre plus de vingt mètres, sont fortement élagués pour laisser passer les fils électriques suspendus à des poteaux d'environ six mètres. L'entretien est assuré par les riverains (chacun s'occupe de l'arbre situé devant sa porte) pour l'intérêt de tous. Les arbres ne sont jamais totalement abattus mais le résultat reste néanmoins frappant. Dans certaines rues bordées de Azadirachta indica, on peut observer d'un côté des arbres gigantesques, de l'autre des individus rabougris surmontés par des fils électriques.

Notes :

1 Regroupement de plusieurs cases ou maisons dans un grand enclos et appartenant à une famille : le père, souvent polygame, ses femmes et ses enfants.

2 Chef local. Il est à la tête d'un lamida.

3 Bière locale faite à base de mil, céréale très cultivée dans la région.

CONCLUSION

Le retrait de Kaya senegalensis dans la région de Maroua contraste avec la prolifération de Azadirachta indica. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation :

* Des raisons en rapport avec la nature même de chaque espèce : Azadirachta indica s'adapte parfaitement à tout type de sol, son système racinaire lui permet de résister aux fortes rafales de vent, il a une croissance rapide, une dissémination très rapide et simple. Quant à Kaya senegalensis, il a une croissance très lente et une prolifération plus difficile.

* Des raisons imputables aux populations locales : Azadirachta indica, assez récent dans la région (cinquante ans environ) n'est pas encore entré dans les usages courants. Ici, il est seulement identifié comme fournisseur d'ombre et n'a pratiquement pas d'autres usages. De plus, le fait qu'il fut importé ici par le pouvoir colonial l'assimile à l'autorité. C'est l'arbre du chef, du pouvoir. Son exploitation est donc évitée. Kaya senegalensis a une tout autre image aux yeux de la population locale. C'est l'arbre providence. Son usage dure depuis l'installation des premiers hommes dans la région. Mais aujourd'hui, le marasme économique entraîne sa disparition dans les villes.

D'ici une vingtaine d'année, si la situation reste inchangée, les belles avenues bordées de Kaya senegalensis disparaîtront, pour être peut-être remplacées par Azadirachta indica .

REFERENCES

1. Boutrais J. Le Nord-Cameroun, des hommes, une région. Paris : Orstom, 1984 ; 498 p.

2. Suchel JB. Les climats du Cameroun. Thèse de doctorat d'État, Université de St-Étienne : 1988 ; 1 200 p.

3. Mohammadou E. L'histoire des peuls férôdé du Diamaré, Maroua et Petté. Tokyo : ILCAA, 1976 ; 409 p.

4. Mohammadou E. Les lamidos du Diamaré et du Mayo Louti au xix s. Tokyo : ILCAA, 1988 ; 350 p.

5. Mveng E. Histoire du Cameroun. Yaoundé : CEPER, 1984 ; Tome 1 : 288 p., Tome 2 : 315 p.

6. Seignobos Ch. L'arbre et la cité dans les zones soudano-sahéliennes (les exemples du Tchad et du Cameroun septentrional). Revue de Géographie du Cameroun 1981 ; volume II no 1 : 49-52.

7. Beauvilain A. Nord-Cameroun : crises et peuplement. Thèse de doctorat d'État : Lettres, Université de Rouen : 2 vol. : 1989 ; 625 p.

8. Von Maydell HJ. Trees and shrubs of the sahel: their characteristics and uses. Weikersheim : Margraf, 1990 ; 525 p.