ARTICLE
Récession économique, baisse des salaires, dévaluation
du franc CFA, ont entraîné ces dernières années
une augmentation très substantielle des coûts des produits
importés, en particulier pharmaceutiques, avec, entre autres conséquences,
une modification inquiétante du paysage arboré dans les
villes de la région de Maroua, à l'Extrême-Nord du
Cameroun. Les populations redevenant des adeptes... de la pharmacopée
traditionnelle.
La Province de l'Extrême-Nord-Cameroun (carte) se situe
à 300 kilomètres au sud du lac Tchad, entre le 10e
et le 12e degré de latitude Nord. La ville de Maroua
en est la capitale. Le relief est composé d'un ensemble de plaines
adossées aux monts Mandara, un massif montagneux à la frontière
avec le Nigeria. L'altitude moyenne est de 1 000 m en montagne et de 300
m en plaine [1]. Le climat est de type soudanien à nuance sèche
[2]. Il tombe environ 800 mm d'eau par an entre juillet et octobre durant
la saison des pluies. Le reste de l'année, le soleil assèche
le paysage. Au plus fort de la saison sèche, les températures
oscillent alors autour de 35 °C. L'arbre, par son ombre portée,
prend alors une importance vitale.
Les densités de population sont élevées, avec une
moyenne de 69 habitants par km2 (recensement de 1987). Localement,
elles peuvent atteindre 200 habitants par km2. Plus de 40 ethnies
sont réparties en plusieurs groupes humains. Cette richesse ethnique
est le résultat d'un long passé historique marqué
par des vagues successives de colonisation. Schématiquement, les
peuplades originelles - animistes - furent colonisées
par les Foulbé - de confession musulmane - dès
le début du xixe siècle [3, 4 et 5]. L'arrivée
des Européens (Allemands, Anglais et Français par la suite),
un siècle plus tard, marqua le début d'une nouvelle colonisation,
jusqu'à l'indépendance du Cameroun, le 1er janvier
1960.
À chaque nouvel arrivant a correspondu un rapport particulier
à l'arbre. Il en a résulté des relations très
différenciées entre l'homme et les arbres. Celles-ci ont
guidé l'évolution passée et récente du couvert
ligneux, objet de notre travail. L'étude ne se limitera qu'aux
agglomérations, car c'est là que la complexité des
rapports homme-arbre est la plus marquante.
L'étude a utilisé quatre approches différentes
:
- des recherches bibliographiques ;
- l'étude d'images satellites et photographies aériennes
multidates ;
- nos observations personnelles, effectuées entre 1996 et
1999, et matérialisées par des séries de photos retraçant
les mutations du couvert ligneux ;
- des enquêtes de terrain, toujours sous forme de conversations
informelles avec les citadins. Dans la région, cette méthode
d'enquête est la seule qui permette d'aboutir à une information
fiable. Les habitants assimilent ceux qui se présentent devant
eux avec un support papier comme des agents de l'État et les informations
données sont donc tronquées, surtout en ce qui concerne
l'environnement. Ces enquêtes ont permis d'apprécier les
rapports entre les citadins et les arbres et surtout d'apporter des explications
aux mutations observées.
L'arbre et la ville jusqu'en 1950
Les rapports entre l'arbre et la ville dans la région de Maroua
ont constamment évolué depuis la période pré-coloniale
jusqu'à nos jours. L'installation de l'arbre dans les agglomérations
a été étudiée par Seignobos [6] dont nous
reprenons certaines données dans cette partie.
Avant l'arrivée des Européens, l'arbre était généralement
rejeté hors de la cité. Seules les espèces utiles
(Faidherbia albida, Borassus aethiopum, Ziziphus spp.,
Ficus spp., etc.) étaient tolérées, notamment
pour leur intérêt médicinal et alimentaire. Elles
formaient une auréole autour des habitations. Au-delà de
cette auréole de parcs d'arbres utiles, se trouvaient souvent les
lignes végétales de défense, composées d'Euphorbia
spp., Commiphora africana (myrrhe d'Afrique), Acacia campylacantha,
Ziziphus mauritiana (jujubier), etc.
Ces couronnes d'arbres furent presque systématiquement détruites
lors des conquêtes musulmanes. Cette tactique de guerre des conquérants
visait à destabiliser l'assiégé. Les familles qui
avaient opté pour la fuite détruisaient également
le couvert ligneux afin de ne pas faciliter l'installation des nouveaux
venus.
Néanmoins, l'arbre n'était pas totalement absent de la
cité, en particulier avec les ficus qui ombrageaient non pas les
concessions privées, mais les différentes places des bourgs.
Ces ficus furent - et sont encore souvent - sacralisés
par leur position à proximité de la maison du chef. Ce sont
des essences à diffusion facile par bouturage. Le vainqueur qui
occupait un village faisait parfois des prélèvements afin
de les bouturer chez lui pour se rappeler l'exploit. Parfois, c'est une
variété tout entière qui était vénérée.
C'est le cas de Ficus platyphylla, indifféremment à
l'intérieur et hors des cités.
Les cités pré-islamiques furent conquises et repeuplées
par des civilisations venant du Nord. Ces peuples, venus du Sahel ne prenaient
pas l'arbre en compte et ne favorisaient pas la construction de parcs,
ne pratiquant que très peu l'agriculture. Dans les bourgs, les
espaces dégagés et sablés furent privilégiés.
L'arbre était accusé de faire pourrir le chaume des toits
qu'il recouvrait, d'être incompatible avec les cases de terre, car
il empêchait le soleil de les sécher rapidement après
la pluie et enfin de servir souvent, en particulier les ficus, de perchoirs
à des colonies d'oiseaux dont les déjections constituaient
une grande gêne. Ces cités, nouvellement peuplées
par d'anciens éleveurs nomades, entretenaient donc une méfiance
psychologique à l'égard de l'arbre, ressenti comme le propre
des populations conquises souvent agricoles.
Certaines essences furent alors refoulées de la cité,
tels les ficus, qui appartenaient très souvent aux chefs locaux
et servaient d'autels pour les sacrifices. La cité devenant un
foyer musulman, l'arbre médicament fut rejeté. D'autres
essences se développèrent, en particulier celles propagées
indirectement par les occupants comme Adansonia digitata (baobab)
qui se répandit dans la région avec l'arrivée des
Foulbé et Carica papaya (papayer) près des lieux
d'ablution. Certaines espèces se propagèrent rapidement
en ville à cause de leur connotation positive aux yeux de la population
musulmane. Phoenix dactylifera (palmier dattier), arbre de l'islam,
qui ponctuait le parcours des pèlerins en est un exemple. On le
retrouve encore dans les sarés1 de certains lamidos2
et notables.
Les végétaux ne furent jamais totalement exclus du saré,
y compris ceux qui sont redevables à de vieilles pratiques, comme
Calotropis procera (arbre à soie du Sénégal)
protégeant les habitations de Maroua contre le vol.
C'est l'administration coloniale qui fit entrer l'arbre dans la ville.
Pour elle, l'agrément d'une ville se mesurait à sa verdure.
Les Allemands prirent les arbres qui se bouturaient facilement et qu'ils
avaient à portée de main. Ce fut le cas des ficus sur les
voies d'accès de Maroua. Les Français développèrent
Kaya senegalensis (caïlcédrat), Borassus aethiopum
(rônier) qui borde les approches de Yagoua, ainsi que le flamboyant,
qui font encore le charme de certaines bourgades comme Mokolo. Après
la seconde guerre mondiale, d'autres espèces vont se répandre,
notamment la trilogie Azadirachta indica (neem), Cassia siamea
(sindian) et Dalbergia Sisso. Planter des arbres, c'est avoir d'une
certaine façon prise sur la ville. C'est le moyen le plus immédiatement
perceptible de la transformer, alors que les progrès en matière
d'architecture sont lents et les techniques de vulgarisation difficiles
à mettre en application (photos
1, 2, 3 et 4). Pour les administrateurs qui n'effectuaient
généralement que de courts séjours, les arbres plantés
représentaient souvent la seule marque tangible de leur passage.
Cela se traduit dans les villes par l'omniprésence de l'arbre et
par la non-continuité des essences, chaque administrateur ayant
eu sa préférence. La répartition des essences est
donc aléatoire dans les tissus urbains, sans localisation préférentielle
de telle ou telle espèce dans les différents quartiers.
Il est d'ailleurs fréquent d'avoir plusieurs espèces différentes
sur une même rue.
Usages de l'arbre dans les villes
depuis un demi-siècle
Aujourd'hui, les agglomérations sont couvertes par des espèces
variées, en particulier Azadirachta indica, espèce
importée, et Khaya senegalensis. Même les plus petites
bourgades sont concernées, à l'image de Guingley au nord-est
de Maroua (carte, photos 3
et 4). Ces espèces ont toutes la particularité d'être
semper virens et permettent ainsi d'avoir de l'ombre pendant la
rude saison sèche, où le thermomètre affiche souvent
plus de 50 °C s'il est exposé aux rayons du soleil. Toutes
les activités dites informelles se développent à
l'ombre de ces arbres. L'arbre, c'est la vie : les rues les plus ombragées
sont les plus animées et regorgent d'activités multiples.
À l'inverse, les voies les plus exposées aux rayons du soleil
sont les plus délaissées. Les commerçants refusent
d'ailleurs de se faire des abris, très souvent en tôles ou
en matériaux de récupération, car l'abri a de fortes
chances d'être balayé dès les premières rafales
de l'harmattan. Ils préfèrent proposer leurs services ou
leurs articles, à l'ombre d'un arbre couvert de feuilles. Puisqu'il
ne pleut que très rarement, aucun problème ne se pose, bien
au contraire. Du fait de leur couverture arborée, les agglomérations
ont l'aspect d'oasis en plein désert, surtout en saison sèche
(figure 1). Cette uniformité
apparente de la couverture boisée dans les villes cache une différentiation
des usages selon les espèces.
Azadirachta indica, l'arbre du pouvoir administratif
Azadirachta indica, omniprésent dans pratiquement toutes
les villes et les villages de l'Extrême-Nord du Cameroun, a été
introduit par le biais des colonies anglaises et en particulier le Nigeria
[6]. Il toucha le Nord Cameroun en 1947. C'est l'arbre de la facilité
: il pousse rapidement, dans des conditions diverses de sol et aussi bien
en milieu soudanien que sahélien. Implanté d'abord sur les
marchés, puis le long des rues, il entra ensuite dans les concessions.
Azadirachta indica n'a pas d'utilité précise au Nord
Cameroun et c'est ce qui le fait encore perdurer aujourd'hui. De plus,
il peut se diffuser rapidement avec comme agent propagateur la chauve-souris
qui raffole de ses fruits. Azadirachta indica est devenu peu à
peu l'arbre de la ville et l'arbre de l'administration. En planter dans
les villages, le long des axes principaux, sur les marchés, sera
un signe de l'emprise des chefs de canton et des chefs de village sur
leur territoire.
Dans les plaines de la région de Maroua, pratiquement toutes
les implantations humaines pérennes sont marquées par la
présence de Azadirachta indica. Cette réalité
a forgé des réflexes: lors des déplacements dans
la brousse, la vue de Azadirachta indica au loin suppose la présence
d'habitations où il sera possible de se désaltérer
ou de demander son chemin. La taille de ces arbres laisse supposer l'ancienneté
de leur implantation. Dans les monts Mandara, la pénétration
de Azadirachta indica n'a pas la même ampleur. Seuls les
villes et gros villages sont complantés de Azadirachta indica.
Cela provient du fait que cet espace fut longtemps replié sur lui-même
et donc très peu ouvert aux nouvelles pratiques. Mais de plus en
plus, cette espèce étend ses ramifications même dans
les endroits les plus reculés de la montagne.
Azadirachta indica est une essence qui vient de l'Inde. Elle
pousse là-bas depuis plusieurs siècles et est couramment
utilisée par les populations locales. Pratiquement toutes les parties
de l'arbre ont une utilité [8]. Les feuilles, avec 15 % de protéines
servent de nourriture pour le petit bétail, mouton et chèvre.
Elles sont souvent utilisées comme insecticide. Le bois, assez
lourd, est principalement utilisé comme bois de chauffe ou pour
la fabrication du charbon de bois. De plus, ce bois se travaille facilement
et est résistant aux termites et autres insectes destructeurs.
Il est donc souvent préféré pour la construction
des habitations, des charrettes et la fabrication des manches des outils
agricoles. La sève des branches supérieures et des racines
devient une boisson très appréciée une fois fermentée.
Les fleurs et les jeunes bourgeons sont préparés en sauce.
Le noyau du fruit contient 45 à 60 % d'huile. Cette huile est largement
répandue en Inde. Elle remplace l'huile de palme et de noix de
coco dans la fabrication de savon. Elle est également utilisée
comme lubrifiant pour les machines. Enfin, l'écorce, les feuilles,
les fruits, l'huile et la sève sont également utilisés
dans la pharmacopée : traitement contre la syphilis, la tuberculose,
les rhumatismes, antidote contre les morsures de serpents et les piqûres
de scorpions.
Dans les colonies britanniques comme le Nigeria, cet arbre a été
introduit il y a environ 150 ans [6]. Il a fallu environ 100 ans pour
que les populations locales se l'approprient et l'exploitent comme une
essence autochtone. Mais ici, son utilisation est restée beaucoup
plus restreinte qu'en Inde. Dans l'extrême Nord du Nigeria, son
bois est préféré aux autres espèces pour la
production d'énergie. Toujours dans cette région, Azadirachta
indica est planté sur les espaces de culture intensive en vue
d'améliorer la teneur en pH des sols et les fertiliser. De plus,
sous Azadirachta indica, le sol est beaucoup plus humide pendant
la saison sèche. Ainsi, il est de plus en plus utilisé en
agroforesterie dans les systèmes de rotation de culture avec une
période de reboisement.
Dans la région de Maroua, cet arbre ne marque le paysage que
depuis cinquante ans. Il n'est pas encore entré dans les habitudes
des populations locales. Ses feuilles sont parfois utilisées comme
insecticide. De plus, il peut se consumer même quand il vient d'être
coupé. Il constitue alors une réserve de bois de feu en
cas de nécessité. Ainsi, cet arbre est décapité
vivant, avec l'approbation de toute la population. Seul le personnel des
Eaux et Forêts lutte contre cette attitude, mais il n'a pas la capacité
de s'y opposer efficacement, faute de moyens matériels, financiers
et humains. Heureusement, cette pratique est encore marginale. La fumée
issue de la combustion de ce bois est accusée de causer des troubles
dans le couple, ce qui rend son utilisation très occasionnelle.
Kaya senegalensis, une essence aux
multiples usages
Certains administrateurs préféraient des arbres locaux
d'allure imposante comme le Kaya senegalensis. Mais cet arbre était
pénalisé par sa difficulté à prendre racine
et par sa faible croissance. Il a fallu un certain temps pour élever
de belles lignes de Kaya senegalensis le long des routes de Garoua
et de Maroua.
Kaya senegalensis est, contrairement à Azadirachta
indica, connu dans la région depuis plusieurs siècles.
Son usage est donc complètement rentré dans les murs.
L'écorce de cet arbre est recherchée pour la préparation
du bil-bil3 pour la pharmacopée : traitement contre
la jaunisse, les piqûres de scorpions, les maladies de la peau,
les maux de têtes et de ventre. De plus, les racines secondaires,
très près de la surface pour assurer l'équilibre
de l'arbre, sont recherchées pour la médecine traditionnelle.
Elles servent de remède contre la stérilité, les
maladies mentales, la syphilis et la lèpre. Les fruits servent
à la préparation d'une huile qu'utilisaient les femmes,
autrefois habillées juste d'un cache-sexe, pour leur beauté
corporelle. Mais de nos jours, avec les huiles industrielles et les vêtements
de tissus, cette pratique a presque totalement disparu.
Du fait de ces multiples usages, Kaya senegalensis est l'un des
arbres qui tient une place privilégiée dans les sociétés
animistes. La preuve en est que c'est l'une des rares essences à
avoir un droit complètement différent de celui du sol. Le
propriétaire de l'arbre n'est pas forcement celui qui détient
la terre : un champ peut se vendre, peut s'échanger, mais Kaya
senegalensis qui s'y trouve appartiendra toujours au premier propriétaire
de la terre et à sa descendance. L'exploitation de l'arbre, qui
va de l'élagage au ramassage des fruits tombés, lui reviendra
toujours. Cet usage, généralisé dans les pays «
païens » avant l'arrivée des musulmans, est de nos jours
dépassé. Il reste quand même à l'origine de
nombreux conflits dans certains villages.
Après l'arrivée des musulmans, Kaya senegalensis,
comme beaucoup d'autres espèces, fut abattu en grand nombre. L'utilisation
de ceux qui restaient se faisait très discrètement. C'est
la colonisation française qui va le faire entrer dans la ville
comme arbre d'ornement. Seules quelques villes vont avoir de belles ruelles
rectilignes bordées de Kaya senegalensis. C'est le cas de
Maroua, de Mokolo et de Garoua, plus au sud. L'utilisation de Kaya
senegalensis comme arbre ornemental dans les villes sera très
restreinte. Cet arbre ne se plante pas aisément et sa croissance
est très lente, ce qui compromet son avenir dans les villes du
Nord Cameroun.
Évolution récente des formations
boisées
Les années 1990 marquent une étape importante dans les
mutations du couvert ligneux citadin. Les différentiations entre
les espèces vont s'accentuer, mais plus pour des raisons économiques
que sociales.
Kaya senegalensis
Une nouvelle donne va bouleverser l'existence de Kaya senegalensis
dans la région. Le Cameroun, comme beaucoup de pays africains,
est confronté à l'une des plus fortes récessions
économiques jamais connue dans le pays, marquée par une
baisse des salaires de plus de 60 %, la dévaluation du franc CFA,
etc. Tout ceci entraîne la baisse du pouvoir d'achat et l'augmentation
vertigineuse du prix des produits importés tels que les produits
pharmaceutiques. L'une des conséquences de cette situation économique
est le retour des citadins vers la médecine traditionnelle, moins
chère.
Kaya senegalensis, considéré par la population
locale comme une pharmacie vivante où il suffit de prélever
un bout d'écorce pour soulager ses maux à moindre frais,
est alors fortement sollicité. Le fait que l'écorce et les
fruits de cet arbre soignent les maux de ventre, l'une des maladies les
plus répandues ici, avec le paludisme, précipite la destruction
de cet arbre. Avant les années 1990, cette pratique était
très peu répandue en ville, du moins en comparaison avec
la situation actuelle. De nos jours, sa vulgarisation entraîne la
destruction progressive de Kaya senegalensis à Maroua. La
situation va de mal en pis. En 1996, la taxation des soins dans les hôpitaux
publics, jusqu'alors gratuits, a accentué le mouvement.
L'abattage de cet arbre suit un processus complexe que nous avons observé
dans les rues de Maroua (photos
5, 6, 7 et 8). La vie de l'arbre ne repose que sur les parties
extérieures de son tronc. Or c'est l'écorce qui est en premier
sollicitée par les populations. Presque toutes les espèces
de la ville ont déjà l'écorce éraflée,
première étape vers la mort. Au bout de quelques années,
l'arbre est attaqué par des agents bactériens et se dessèche.
Le tronc nu de l'arbre, sans vie, se dresse alors sur le bord des rues,
tenu par un important système racinaire.
À ce stade, une deuxième catégorie de personnes
entre en jeu : non plus celle qui va vers Kaya senegalensis pour
la pharmacopée, mais celle qui est à la recherche de bois
mort pour le feu. Le tronc sera grignoté pendant des mois à
hauteur d'homme, par des coups de haches et de machettes. Une entaille
finit par être creusée. Très vite, les fortes rafales
de l'harmattan viendront à bout de l'arbre. La population se rue
alors sur les branches dénudées et asséchées
pour repartir avec des bouts de bois. Quelques jours après, il
ne reste plus que le tronc, plus résistant aux assauts des haches
et des machettes ; mais lui aussi finira par alimenter le feu dans les
cuisines. Même la souche de l'arbre va être déchaussée
et disparaître. C'est la dernière étape du processus.
Deux à quatre ans après l'éraflure, il ne restera
plus aucune trace de l'arbre.
Ce processus de destruction de l'arbre se fait donc lentement, mais
irrémédiablement (photos
9, 10 et 11). Quand on sait que l'entretien d'un arbre coûte
environ 30 000 FCFA/an (selon les agents du ministère de l'Environnement)
et qu'il ne grossit que d'environ 1 cm par an sur le diamètre,
on devine les pertes de temps et d'argent que représente la disparition
d'un tel couvert.
La communauté urbaine de Maroua essaie d'y remédier en
proposant des solutions. En 1997, un badigeonnage systématique
des troncs de Kaya senegalensis avec de l'huile de vidange a été
instauré afin de limiter les éraflures. Mais toujours sans
succès : les prélèvements d'écorces se faisaient
au-dessus de la zone huileuse ou après que l'huile eût disparu.
Les autorités ont vite compris l'inadaptation de cet arbre dans
les villes de l'extrême Nord. Les rares opérations de reboisement
se font surtout en Azadirachta indica et en acacias (photos
12 et 13).
Certains éléments peuvent arrêter le processus de
destruction du caïlcédrat. C'est le cas d'une rue de Maroua
où le processus a débuté normalement dans les années
1990. En 1996, lorsque nous avons commencé à l'étudier,
la destruction était bien avancée avec, d'un côté
de la rue, Azadirachta indica de belle taille et de l'autre coté,
Kaya senegalensis en très mauvais état. Mais depuis,
la situation est comme figée. La raison tient à une présence
militaire en continu sur cette rue. En 1994, l'État camerounais
restructure sa défense nationale et envoie dans chaque province
un général chargé de diriger les forces armées
de cette région administrative. Les bureaux de ce commandement
- l'un des bâtiments les mieux gardés de Maroua -
sont installés dans cette rue. Cette présence militaire
a vite fait de décourager les ramasseurs de bois.
La destruction de Kaya senegalensis est limitée à
la province de l'extrême Nord. Plus au sud, à Garoua, les
Kaya senegalensis sont aussi abondants que les Azadirachta indica
et les éraflures ne sont observées que sur quelques rares
individus. Cela est sûrement imputable au peuplement. En effet,
Garoua, contrairement à Maroua est une ville de création
Foulbé sur un espace pratiquement inhabité. Les habitants
n'ont donc aucune attache ancienne vis-à-vis de cet arbre comme
c'est le cas pour les populations de la région de Maroua.
Azadirachta indica
Même s'il n'est pas autant menacé, Azadirachta indica
n'est pas totalement épargné par les coups de haches et
de machettes. Comme nous l'avons déjà dit, il a la particularité
de se consumer même lorsqu'il vient d'être coupé. Ainsi,
les familles les plus pauvres y prélèvent souvent quelques
branches pour cuire le repas du jour. Selon les femmes que nous avons
interrogées, cette pratique ne s'applique qu'en dernier recours
pour les raisons déjà citées d'effets supposés
de la fumée de cet arbre sur le couple. Elle reste donc très
marginale.
Depuis quelques années, l'électrification de certains
quartiers bouleverse l'existence de Azadirachta indica. En effet,
les arbres, qui peuvent atteindre plus de vingt mètres, sont fortement
élagués pour laisser passer les fils électriques
suspendus à des poteaux d'environ six mètres. L'entretien
est assuré par les riverains (chacun s'occupe de l'arbre situé
devant sa porte) pour l'intérêt de tous. Les arbres ne sont
jamais totalement abattus mais le résultat reste néanmoins
frappant. Dans certaines rues bordées de Azadirachta indica,
on peut observer d'un côté des arbres gigantesques, de l'autre
des individus rabougris surmontés par des fils électriques.
Notes :
1 Regroupement de plusieurs cases ou maisons dans un grand
enclos et appartenant à une famille : le père, souvent polygame,
ses femmes et ses enfants.
2 Chef local. Il est à la tête d'un lamida.
3 Bière locale faite à base de mil, céréale
très cultivée dans la région.
CONCLUSION
Le retrait de Kaya senegalensis dans la région de Maroua
contraste avec la prolifération de Azadirachta indica. Plusieurs
raisons peuvent expliquer cette situation :
* Des raisons en rapport avec la nature même de chaque espèce
: Azadirachta indica s'adapte parfaitement à tout type de
sol, son système racinaire lui permet de résister aux fortes
rafales de vent, il a une croissance rapide, une dissémination
très rapide et simple. Quant à Kaya senegalensis,
il a une croissance très lente et une prolifération plus
difficile.
* Des raisons imputables aux populations locales : Azadirachta indica,
assez récent dans la région (cinquante ans environ) n'est
pas encore entré dans les usages courants. Ici, il est seulement
identifié comme fournisseur d'ombre et n'a pratiquement pas d'autres
usages. De plus, le fait qu'il fut importé ici par le pouvoir colonial
l'assimile à l'autorité. C'est l'arbre du chef, du pouvoir.
Son exploitation est donc évitée. Kaya senegalensis
a une tout autre image aux yeux de la population locale. C'est l'arbre
providence. Son usage dure depuis l'installation des premiers hommes dans
la région. Mais aujourd'hui, le marasme économique entraîne
sa disparition dans les villes.
D'ici une vingtaine d'année, si la situation reste inchangée,
les belles avenues bordées de Kaya senegalensis disparaîtront,
pour être peut-être remplacées par Azadirachta indica
.
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