ARTICLE
Depuis le début de ce siècle, l'attitude à conseiller
en cas de lithiase vésiculaire asymptomatique a fait l'objet de
controverses et d'hésitations. En 1982, dans un éditorial
du New England Journal of Medicine, encore présent dans
beaucoup de mémoires, un gastro-entérologue américain
réputé laissait Madame Gladstone, heureuse propriétaire
de calculs vésiculaires asymptomatiques, décider elle-même
s'il valait mieux qu'elle garde ses calculs ou qu'elle se fasse ôter
la vésicule biliaire [1]. Bien évidemment, Madame
Gladstone s'empressait de demander une seconde opinion. Avec l'énorme
développement de l'échographie et l'avènement de
la cholécystectomie sous coelioscopie, qu'en est-il aujourd'hui
de la lithiase asymptomatique et quels conseils pouvons-nous donner à
Madame Gladstone en 1995 ?
Qu'est-ce
que la lithiase asymptomatique ?
La lithiase vésiculaire est dite asymptomatique lorsqu'elle n'a
entraîné ni coliques hépatiques (ou douleurs biliaires),
ni complications [2]. La colique hépatique est la conséquence
d'une brusque élévation de la pression dans la vésicule
biliaire, causée par le blocage transitoire d'un calcul dans le
canal cystique ou le collet vésiculaire. Cette douleur est très
caractéristique : elle siège le plus souvent à la
partie haute de l'épigastre, irradie vers l'épaule ou l'omoplate
droites, et est généralement intense. Rapidement progressive,
elle dure (spontanément) d'une dizaine de minutes à 6 heures.
Les principales complications de la lithiase vésiculaire sont bien
connues : cholécystite aiguë, cholécystite chronique,
lithiase du cholédoque et pancréatite aiguë. Seuls
ces deux éléments (coliques hépatiques, complications)
permettent de dire qu'une lithiase est symptomatique. D'autres symptômes
sont, à tort, attribués à la lithiase : dyspepsie,
douleurs d'origine colique liées à une colopathie fonctionnelle,
migraines, céphalées diverses. De nombreuses études
ont montré que leur fréquence était identique en
présence ou en l'absence de lithiase [2-4]. En outre, ces
troubles persistent après cholécystectomie et sont à
l'origine d'insatisfactions et de frustrations après l'intervention.
Leur présence chez un patient ayant une lithiase vésiculaire
est insuffisante pour qualifier celle-ci de symptomatique.
L'histoire naturelle de la lithiase asymptomatique est assez bien connue
(à l'échelle d'une population). La lithiase reste asymptomatique
dans 70 à 80 % des cas dans les 15 à 20 ans qui suivent
sa découverte [5]. Lorsque des symptômes apparaissent,
ceux-ci surviennent dans la majorité des cas dans les 2 à
5 ans après la découverte de la lithiase. Dans la plupart
des cas, le premier symptôme est la colique hépatique. Il
est très rare que la maladie symptomatique commence par une complication.
Enfin, le risque de développer un cancer vésiculaire (une
tumeur associée de façon très significative à
la lithiase vésiculaire) est de l'ordre de 0,01 % à 0,02
% par an [6].
Faut-il
proposer une cholécystectomie ?
Si l'on met en balance, d'un côté, la faible morbidité
et la très faible mortalité de la lithiase vésiculaire
asymptomatique, et, de l'autre, la morbidité et la mortalité
de la cholécystectomie traditionnelle, les analyses décisionnelles
ont montré clairement qu'il n'y avait aucun bénéfice,
en terme d'espérance de vie, à proposer une intervention
systématique aux patients ayant une lithiase asymptomatique découverte
fortuitement [2, 5]. Cette attitude a été validée
par deux conférences de consensus [7, 8]. De même,
le traitement médical de dissolution n'est pas justifié.
S'il est clair que, pour l'ensemble des patients ayant une lithiase asymptomatique,
une cholécystectomie préventive systématique n'apporte
aucun bénéfice, on peut formuler l'hypothèse que
certains patients, appartenant à des sous-groupes particuliers,
pourraient bénéficier de l'intervention. Cela pourrait être
le cas chez certains patients ayant une probabilité élevée
de symptômes ou de complication, ou un risque vital particulièrement
grand en cas de complication. Cette hypothèse a été
examinée en détail par D. Franco [9]. Une analyse
soigneuse de la littérature montre que ni la taille, ni le nombre,
ni l'aspect des calculs, ni le fait d'avoir une vésicule non fonctionnelle
(non opacifiée à la cholécystographie orale) ou se
contractant mal, ne permettaient de prévoir la survenue de symptômes.
De même, il ne semble pas qu'une cholécystectomie préventive
apporte un bénéfice chez les patients ayant un diabète,
une insuffisance coronarienne, ou une insuffisance rénale. En effet,
bien que le risque de décès en cas de cholécystite
aiguë soit 2 à 20 fois plus élevé chez ces malades
que dans la population générale [9], le risque de
la cholécystectomie préventive est également plus
grand. De la même façon, il n'y a aucun avantage à
proposer une cholécystectomie préventive lorsque l'on découvre
une lithiase avant une transplantation cardiaque [10], ou même
lorsque le chirurgien découvre une lithiase au cours d'une intervention
abdominale.
Il est donc impossible, actuellement, d'individualiser
des patients chez qui la probabilité ou la gravité élevées
de complications justifieraient une cholécystectomie préventive.
Cette conclusion doit être nuancée par le fait que dans les
meilleures études épidémiologiques disponibles [3,
4], l'analyse repose sur de petits nombres d'événements
et manque de puissance statistique. Ces facteurs méritent probablement
d'être réexaminés dans des études plus larges.
Une exception doit être mentionnée : la vésicule porcelaine
(ou calcifiée). En effet, celle-ci comporte un risque élevé
de cancer vésiculaire. Elle justifie une cholécystectomie
systématique, sauf naturellement chez une personne très
âgée.
La
coelioscopie a-t-elle modifié ces indications ?
Comme l'intervention par laparotomie, la cholécystectomie coelioscopique
nécessite une anesthésie générale. A l'exception
des complications pariétales, cette intervention expose aux mêmes
risques (notamment de décès) et complications que la cholécystectomie
à ciel ouvert. Les principaux avantages sont le confort post-opératoire
(les douleurs sont bien moins intenses, la reprise de l'alimentation et
du transit est plus rapide), et le raccourcissement de la durée
d'hospitalisation (1 à 4 jours) ainsi que de la convalescence (1
à 2 semaines). En contrepartie, actuellement du moins, des lésions
traumatiques des voies biliaires (voie biliaire principale ou canal hépatique
droit) sont 2 à 4 fois plus fréquentes en cas de coelioscopie
qu'en cas de laparotomie [11, 12]. De sorte que, globalement,
les indications de la cholécystectomie coelioscopique sont généralement
identiques à celles de la cholécystectomie par laparotomie
[7, 8]. L'introduction de la coelioscopie, qui doit une grande
part de son développement à la demande légitime des
patients, ne doit pas faire élargir les indications de l'ablation
de la vésicule biliaire, notamment aux patients ayant une lithiase
asymptomatique ou peu symptomatique [13]. Faute d'observer cette
règle, le nombre de décès dus à la lithiase
et le nombre de complications risqueraient d'augmenter de façon
totalement injustifiée. Depuis l'introduction de la coelioscopie,
une augmentation de près de 30 % du nombre global de cholécystectomies
a déjà été rapportée [14],
ce qui suggère un élargissement des indications. Un tel
élargissement n'est souhaitable ni pour les patients, ni pour la
Sécurité sociale.
CONCLUSION La
lithiase vésiculaire est dite asymptomatique lorsqu'elle n'a entraîné
ni coliques hépatiques ni complications. Les troubles dyspeptiques
ne sont habituellement pas la conséquence de la lithiase et ils persistent
après cholécystectomie. Il existe actuellement un consensus
des médecins et des chirurgiens pour ne pas proposer de cholécystectomie
en cas de lithiase asymptomatique. La coelioscopie ne doit généralement
pas modifier cette attitude, car la mortalité et la morbidité
de cette technique ne sont pas inférieures à celles de la
laparotomie.REFERENCES 1. Donaldson
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